
Le texte ci-dessous est celui d’un petit (et très joli) livre de 62 pages, illustré par le dessinateur Edmond Baudoin, composé au plomb par Jean-Jacques Cellier, l’un des rares imprimeurs-éditeurs qui existent encore en France (Éditions La Digitale, 238, rue Jean-Marie Carer, Bourg de Baye, 29300 Quimperlé). Il a été publié en 1994.
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Enfin, je me sens fort, je n’ai peur de rien, une immense confiance me remplit dans les moments trop rares où la Femme me sourit.
Henri Roorda, Mon Suicide
à P’tite Lune, l’éclipsée
au Guépard
1 - Adolescent, n’ayant jamais caressé une femme, j’imaginais que l’on parlait beaucoup en faisant l’amour. Je me figurais le coït comme une espèce de commodité de la conversation.
Cette aimable représentation n’a pas résisté aux faits. Tout de même, j’ai besoin que l’autre acquiesce à certains gestes par des mots. Je veux bien accorder aux soupirs, comme en musique, la valeur d’une respiration, mais ma confiance en eux reste limitée.
Plus encore que bavard, je suis grand buveur de paroles et c’est aujourd’hui le bavardage que je considère comme la poursuite de l’amour par d’autres moyens. Après le plaisir, les mots ont en bouche une saveur particulière, plus ronde.
Il semble que de certaines femmes on ne puisse tirer les mots qu’après qu’elles se sont données physiquement. Persuadées d’avoir accordé ce que l’on attendait d’elles, elles espèrent en retour de la tendresse et parlent sans même y penser ni s’apercevoir qu’on les écoute.
Je lis dans le Washington Post un article qui se veut humoristique et fustige la mode américaine du "sexually correct". A Antioch Collège, dans l’Ohio, le conseil de gestion (où sont représentés des étudiants et des professeurs) a adopté un "code de comportement sexuel" que toute personne fréquentant l’université s’engage à respecter. Ce règlement stipule que "L’obtention du consentement constitue un processus permanent de toute relation sexuelle (...) à chaque stade du comportement physique ou sexuel." Une "certaine intimité sexuelle" avec quelqu’un ne dispense pas de demander son consentement à chaque rencontre. L’un des étudiants réfractaires interrogés par le journaliste "avoue ne connaître personne demandant le consentement de sa partenaire "à chaque étape du processus"". Je suppose que cet "aveu" doit valoir, et pas seulement aux États-Unis, son pesant de rires gras et approbateurs. Pour moi, je me demande ce qui me terrifie le plus, de la sottise bureaucratique et moralisante qui prétend mettre le désir en code ou du mutisme émotionnel qui ne bande que dans le silence et l’obscurité...
Le parler de certaines jeunes femmes m’a séduit plus sûrement que leur visage. L’emploi d’un mot décalé, ni rare ni savant, mais surprenant me touche au coeur. Je me souviens de Jennifer, dont je n’étais pas encore l’amant, déclinant un soir de 14 juillet l’offre que je lui faisais de monter sur mes épaules : "Merci, mais tu es de complexion fragile, j’ai remarqué". Et Justine, au téléphone, me demandant : "Mais, je pourrais te rappeler, ultérieurement ?" Cet adverbe - horripilant dans les messages enregistrés des administrations ("Veuillez renouveler votre appel ultérieurement") - m’a enchanté.
2 - Je ne suis pas de mon temps. Cela se sent, paraît-il. Plutôt que d’admettre avoir renoncé à résister au monde, à "son" époque, on préfère me juger "vieille France" - avec attendrissement - .
"Ce jeune homme a des manières dix-huitième, moi je suis du XXe siècle", dit un crétin, mon cadet de quelques années, le prétendant ("Prétendu" conviendrait mieux, mais passons...) d’une femme que j’aime à qui il explique qu’il ne souhaite pas me rencontrer.
Il n’y a pas, pourtant, que de bonnes manières chez Laclos, Sade et Crébillon. Une certaine élégance peut-être...
3 - À certains livres qui forment ma bibliothèque élective, une femme aimée a peu de chance d’échapper. Pour peu qu’elle résiste assez longtemps a ma fréquentation, elle doit s’attendre à recevoir comme autant d’ultimatums des textes de Dagermann, Herbart et quelques autres. Cela ne va pas sans graves difficultés pour le maniaque que je suis. Au fil des années, les titres disparaissent des librairies ou subissent des rééditions calamiteuses. De Stig Dagermann, je possède encore plusieurs exemplaires d’Ennuis de Noce, dans l’édition Maurice Nadeau, mais on m’a dérobé mon exemplaire personnel de Notre besoin de consolation est impossible à rassasier. La réédition d’Actes Sud est moins élégante et scandaleusement amputée de la préface de Philippe Bouquet. En collections de poche, les couvertures de Mars (Fritz Zorn) et de La Ligne de force (Pierre Herbart) sont hideuses.
4 - Je n’ai pas été un amant précoce, et même longtemps après mon apprentissage, il m’est arrivé de mal faire l’amour. J’aurais sans doute réduit à presque rien le nombre de ces déconfitures si j’avais eu plus tôt la sagesse de ne baiser que des femmes véritablement amoureuses de moi et dont je fusse suffisamment épris. Au risque de passer pour vaniteux, je dirai qu’il m’est arrivé plus souvent d’en gourmander certaines qui croyaient me rendre justice par ce compliment : "Tu fais très bien l’amour".
Si je ne crois pas à la "sexualité" comme activité séparée, j’aime passionnément l’alchimie physique de l’amour. L’idée que je m’en fais est à la fois naïve et grave, presque tragique. A n’en pas douter, elle relève davantage de l’art que de la satisfaction d’un besoin naturel.
Mais à l’artiste il faut du savoir-faire et je ne doute pas que certain(e)s vivent en telle haine de leur propre corps qu’ils n’imaginent ni mots ni gestes qui puissent les mener à l’autre ou conduire l’autre vers eux.
Comment font-ils l’amour, les "autres" ? C’est une interrogation qui n’a pas fini de me tourmenter. Je me souviens d’une jeune femme remarquablement belle que je déshabillais pour la première fois, ébloui, et qui s’étonna : "Aucun garçon ne m’avait regardé aussi longuement avant de me prendre". Comment font-ils donc ? Et Joëlle : "Pourquoi d’un doigt me donnes-tu plus de plaisir que les autres de tout leur sexe ?"
J’imagine que maints lecteurs qui s’étaient contenus jusque-là soulageront leur mâle irritation d’une conjecture perfide : l’auteur aurait-il pas collé ses lèvres qu’à des gourdes ? Ces interrupteurs, je ne les méprise pas, je les plains. Je vais pourtant accroître leur agacement par une autre réflexion que voici : j’ai eu plusieurs fois dans ma vie le sentiment qu’une femme mettait à s’éloigner de moi une énergie proportionnelle à celle que nous brûlions dans nos étreintes. Sans doute une aimable médiocrité érotique eût-elle suscité moins d’inquiétude et de résistance.
C’est maintenant à mes lectrices inconnues que je songe. Elles vont me soupçonner, peut-être, d’imposer à mes amoureuses je ne sais quelles pratiques singulières. Au contraire, j’ai la conviction que la clef de l’énigme réside dans le tout et non dans ses détails. Lou, à qui je demandais de caractériser mes façons d’amant, me répond : "Il me vient les mots exactitude... rituel... contrôle..." L’étonne par exemple l’habitude que j’ai de tenir propres les endroits de mon corps où j’aime sentir glisser sa langue. Comment font les autres ?
Mon unique perversion, mon "tout", c’est au fond de penser l’amour.
Penser avec la tête ?
Oui, avec la tête. Ou de la tête aux pieds. Et parler avec la bouche.
C’est sale !
J’en conviens, si l’on insiste.
Et puis c’est bien du bruit pour dire que tu aimes à prendre ton plaisir dans les bras d’une femme !
Je vous demande humblement pardon, mais ces mots-là je ne peux les entendre sans nausée. "Prendre ton plaisir" : je me vois debout dans une file d’attente, une gamelle dans une main, un ticket de rationnement dans l’autre... Ça n’est d’ailleurs pas l’attrait du plaisir, de l’orgasme, qui m’anime. C’est l’émotion qui fait vibrer mes nerfs ; de l’émotion, oui - je vous vois sourire - tactile, olfactive, esthétique, religieuse si vous voulez...
Religieuse ? Dois-je encore sourire ?
Ah ! je suis bien maladroit si je fais se cacher vos jolies dents. Mais je vous assure, il n’y a rien dans cette religion qui doive vous effaroucher et d’abord aucun Dieu ! Savez-vous que le mot religion est issu du latin religio qui signifie "attention scrupuleuse, vénération", lui-même construit à partir de relegere, "recueillir, rassembler", dérivant de legere, "ramasser" et même, au sens figuré, "lire" ?
Espères-tu me saouler d’étymologie ?
Non point ! Je ne cherche qu’à vous faire comprendre que l’un dans l’autre ne font pas deux, et pas non plus un seul et même, qu’il n’y a ni arithmétique ni gymnastique qui vaille, mais un mystère, une cérémonie, dont il est loisible à tous d’inventer les rites. Que l’amour en un mot est un chef-d’oeuvre ! Le plaisir vient en sus, et avec quelle violence alors !
Mais j’ai l’habitude de n’être pas compris. Lou m’avoue qu’elle est demeurée persuadée, deux mois durant, que je n’en voulais qu’à son cul, quand je lui avais tout de même offert de partager ma vie ! Elle révisa son jugement le jour où je lui demandai de lire le manuscrit d’un roman.
Moi qui croyais que, dénudé devant une femme, éjaculant dans son ventre et lui parlant tant et tant, je ne pouvais qu’être vu par elle tel que je suis ! Voici que me donner à lire à cette femme la touche davantage que les mots prononcés et les caresses données.
Miracle de l’écriture ! De portée limitée cependant, puisque c’est à peu près au moment où elle reconnaît que je l’aime que Lou décide de me fuir...
5 - Habitué à me sentir déplacé parmi les gens normaux, j’adopte par réflexe une attitude de repli. J’offre le moins de prise possible à mes interlocuteurs, aggravant la distance sidérale que je devine entre nous par force dérobades, chacune de la taille d’une galaxie. Du coup, il m’arrive assez fréquemment de sous-estimer mon vis-à-vis et de l’entendre exprimer des opinions beaucoup plus pertinentes que celles que je viens de lâcher en guise de camouflage, comme la pieuvre son jet d’encre. Craignant de vérifier qu’il n’a rien à me dire, je passe à ses yeux pour un être ordinaire.
Choisir avec plus de discernement les objets de mon mépris est une résolution que je prends chaque jour.
6 - Certains matins, rasé, ayant enfilé du linge frais, je me sens quitte envers moi-même et le monde.
7J’étais amoureux d’Anne, une fille de mon âge. Son nom, que je n’ose citer, évoquait les fleurs et la vertu. Or Anne ne m’aima point. Je ne sais comment je m’étais déclaré, mais je me revois cherchant dans mon reflet l’explication de cette inconcevable et consternante révélation. Ne m’étant jamais soucié jusqu’àlors de mon apparence, je me croyais beau. Je me découvris laid (ce nez, dieu ce nez !). Depuis, bien des femmes m’ont trouvé beau, que les hommes m’enviaient de tenir à mon bras. Pourtant, je n’ai pu me défaire complètement de l’idée saugrenue de ma laideur.
La nature n’a pas permis que je compense par l’élégance de la silhouette la fâcheuse impression que je crains de causer par les traits de mon visage. Des bras grêles, des genoux cagneux, des épaules voûtées, une panse arrondie, le poil envahissant, rien ne peut me consoler de ce désastre, si ce n’est peut-être son éparpillement sur un assez long corps.
La plupart de mes amantes ne peuvent dissimuler d’ailleurs, lors même qu’elles présentent les signes les plus certains du désir, que c’est à "moi" qu’elles en veulent plutôt qu’à mon corps. L’hypothèse selon laquelle il s’agirait de la conséquence subsidiaire d’une passivité féminine culturellement induite ne me convainc ni ne me console. J’en viens à entretenir avec mon propre corps le même rapport qu’il me semble qu’elles ont : je le tolère. Que je cesse d’être désiré, et la toilette matinale m’est une corvée que j’accomplis dans l’embarras. Alors, je comprends mieux que l’hygiène participe pour moi de la célébration du plaisir. Ou plus simplement : je me lave la queue pour la rendre appétissante à mon amie. Qu’elle la dédaigne et je découvre un appendice malcommode, dont la seule présence m’est un rappel désagréable du manque amoureux.
8 - J’ai fait l’amour - à la date à laquelle j’écris ces lignes - avec un peu moins de 70 personnes de sexe féminin. J’écarte les jeunes garçons avec lesquels j’ai pratiqué dans mon jeune âge la masturbation réciproque ; je ne les aimais pas. Par contre, je n’exclus aucune des jeunes filles et des femmes que j’ai connues, une nuit ou des années.
C’est vers vingt-cinq ans que m’est venue l’idée d’établir une comptabilité. J’avais l’impression de vivre dans un tourbillon de petites amoureuses, passées et présentes. La mise noir sur blanc d’une liste de prénoms, rapportés au nombre d’années de ma carrière amoureuse me permit d’établir que je rencontrais quatre nouvelles amantes chaque année, moyenne finalement modeste (et qui a vertigineusement baissé depuis).
Cet exercice de mémoire érotique n’est pas l’apanage des hommes. Dans La Femme criminelle et la prostituée, Lombroso cite le cas de deux femmes ; la première, "Une certaine Rosny avait le corps couvert des noms et des initiales de ses amants et des dates de chaque nouvel amour, nombreux au point de recouvrir entièrement son corps." La seconde, "Marie B... eut tant d’amants qu’elle ne pouvait se les rappeler tous, ce qui pour elle était presque un chagrin." Je me flatte d’ailleurs qu’à mon exemple, plusieurs de mes amies ont récapitulé par écrit leur vie amoureuse. Je ne saurais trop conseiller à ceux et celles qui me lisent d’en faire autant. Les oublis, tardivement découverts, les brusques ressouvenirs sont autant d’occasions de trouble et de rires.
Il est bon de préciser sans doute que je n’ai jamais "dragué", et que chaque histoire d’amour a été la suite d’une rencontre. Je n’ai pas la mentalité d’un collectionneur, et ne me précipite pas sur mon carnet noir pour y coucher ma nouvelle conquête, mais aujourd’hui encore j’éprouve une certaine méfiance envers qui se prétendrait incapable d’évaluer approximativement le nombre de ses amant(e)s : moins de dix, entre dix et quarante, etc.
Je parle bien ici de rencontres amoureuses et non de coïts. J’entends dire que l’écrivain Simenon a "fait l’amour" avec plus de 2 000 femmes. On ajoute qu’à certaines périodes de sa vie, il se rendait au bordel une fois par jour. Je ne conçois même pas le sens d’une pareille comptabilité. S’agit-il d’établir une typologie des cons pénétrés (en les photographiant peut-être ?). Sinon, en quoi cette litanie d’étreintes, même si je veux bien considérer qu’elles ne sont jamais strictement hygiéniques, est-elle plus glorieuse que celle des masturbations quotidiennes (bi-quotidiennes, tri-quotidiennes ?) qui émaillent la vie d’un garçon ? La réponse n’est que trop simple : séduite au dancing ou louée au bordel, la femme conquise peut figurer dans un tableau de chasse.
9 - La morale bourgeoise (ceci est un peu plus qu’un pléonasme) veut qu’il existe des femmes que l’on baise et d’autres que l’on épouse. Moi qui ne peux faire l’amour qu’avec une femme aimée, je suis incapable de penser à elle pour me branler. Et d’autant moins que c’est elle précisément qui me manque et fait se tendre ma verge. Cette fantaisie de mon imagination m’oblige à convoquer pour le moindre plaisir solitaire les images de femmes entrevues ou rêvées. Il arrive que ce commerce obligé avec des inconnues me pèse.
Si par extraordinaire l’image de l’aimée s’impose dans le plaisir, je n’y puis voir que la confirmation de sa disparition réelle. Le plus charmant fantasme y gagne un goût de cadavre. (Peut-être les femmes ont-elles davantage de dispositions pour un véritable "auto-érotisme" ? C’est ce que semblent indiquer les amies qui me disent atteindre, sans recourir à des scénarios imaginaires, un orgasme souvent associé à la vision de couleurs. Quant aux hommes, il est à noter qu’ils pratiquent fréquemment dans les bras de leurs amantes une espèce d’"auto-érotisme assisté".)
10 - Adolescent, j’exécrais les surprises-parties. Le code qui régissait les attouchements des garçons et des filles me paraissait ridicule, et même indigne. S’il m’arrive - rarement - de danser au son d’une musique (afrocubaine, par exemple), je demeure excessivement maladroit de ma personne, une femme dans les bras. En cinq mots comme en cent, je ne sais pas danser.
Lorsque, dans une soirée, j’en fais l’aveu aux belles cavalières qui m’invitent, je vois bien à leur grimace qu’elles n’en croient rien et me tiennent pour un butor vaniteux. Curieusement, aucune des femmes qui ont partagé ma vie, et il se trouvait parmi elles des danseuses émérites, n’a assez douté de ma gaucherie pour entreprendre mon initiation.
11 - Confronté à un ensemble vide, réel ou virtuel (un appartement, une idée de roman...), je suis incapable d’en imaginer l’organisation rationnelle. J’occupe peu à peu l’espace où je vis par accumulation et association d’objets. Cela tient davantage du bric-à-brac que de l’architecture d’intérieur. Lorsque je relis l’un de mes textes, j’éprouve la même sensation de désordre familier qu’en traversant ma chambre.
12 - Au contraire de nombreuses innovations technologiques supposées faciliter la communication, le téléphone ne me paraît pas mériter la mauvaise réputation qu’on lui fait. Celles de mes amies qui mettent fin à une conversation sous le prétexte qu’elles "n’aiment pas parler au téléphone" (mais c’est à moi qu’elles parlent), je les soupçonne de ne pas être consciente de ce qui les gêne vraiment dans l’usage du combiné.
Mieux que la correspondance, la conversation téléphonique est un redoutable exercice amoureux : la distance physique est contredite par l’immédiateté de l’émotion vocale. La voix seule, sans l’artifice du visage. Le silence et le souffle, sans la feinte du sourire.
Je me souviens, c’était avant que la tarification prenne en compte la durée d’une communication, être resté des nuits entières à parler avec Jade. Couchés l’un et l’autre, nous nous bercions de paroles. Sa fille s’était endormie, l’écouteur collé à l’oreille.
Un scrupule m’oblige à rapporter ici, toute honte bue, une prouesse dont peu d’hommes peuvent se vanter d’en avoir fait de pareilles. Je murmurais à l’oreille d’Inès des protestations d’amour certainement passionnées, et peut-être amphigouriques, lorsque je m’aperçus qu’elle avait laissé passer quelques périodes sans broncher. Je l’interrogeai ; seul le silence me fit écho. Je soupçonnai d’abord une malice et badinai gaiement. La belle ne pipait mot, mais je distinguais maintenant son souffle qui me paraissait, d’un moment sur l’autre, oppressé ou menaçant. Je craignis une fâcherie ou même un malaise... Je la suppliai de me rassurer, en pure perte. Je laisse à penser dans quelle inquiétude je me précipitai chez elle.
Elle me reçut, aussi alerte et bien disposée à mon égard que l’y autorisait le profond sommeil où l’avait plongée mon organe, et dont seul le déclic du téléphone raccroché l’avait tirée.
13 - J’ai l’habitude, en parlant, de toucher mes interlocuteurs. Comme on l’imagine, cette manie inquiète davantage - dans notre civilisation septentrionale - les hommes que les femmes. La seule nostalgie que je conserve des années 70 (qu’il est convenu aujourd’hui de décrier) est celle de contacts chaleureux entre individus des deux sexes. Il était inconcevable, au moins chez les gens que je fréquentais, que quelqu’un se levant de table passât derrière votre chaise sans vous poser la main sur l’épaule. Peu de choses pensera-t-on ! En effet, mais ce peu-là n’est aujourd’hui remplacé par rien.
Il semble subsister en Europe des poches de résistance dans certaines régions ou groupements humains. Ainsi, une amie de Suisse alémanique dont je m’inquiète de savoir si je l’importune par mes gestes tendres me répond-elle : "Non, j’ai une scène très caresseuse à Zürich".
14 - Inès me dit un jour au téléphone, alors que nous étions séparés et que je ne l’avais pas revue depuis huit jours : "Ma vie serait bien vide sans toi !" C’est un de mes défauts : j’ai un tel charisme, ou comme on le dit d’un comédien une telle "présence", que l’effet s’en fait sentir tout aussi bien en mon absence, à laquelle - du coup - on s’habitue sans mal.
15 - Mes parents m’ont donné le prénom de ma mère, sans y voir malice semble-t-il. Est-ce l’effet d’un remords ? on ne m’a jamais désigné dans ma famille autrement que par le sobriquet de Pitche. Peu familier de la langue d’Orwell, j’ai longtemps cru que ce mot signifiait "poire", quand en vérité il est homophone de peach, la pêche, un fruit auquel il est tout de même plus facile de se voir associer.
Pitche est un petit bonhomme moustachu qui dissimule le plus souvent sa calvitie sous un chapeau melon. Créé au début des années trente par Aleksas Stonkus, dessinateur d’origine lituanienne installé en France, Pitche inspira probablement à André Daix son personnage du professeur Nimbus. C’est d’ailleurs par l’effet d’une confusion avec Nimbus - qui portait, comme moi à la naissance, un unique cheveu sur le crâne - qu’un oncle maternel suggéra de me baptiser Pitche.
Je n’ai découvert Pitche qu’en 1993, grâce à la complaisance d’A. Beyrand, connaisseur érudit de la bande dessinée. Si j’en crois les bandes que je possède, Pitche est un personnage assez mélancolique. L’une d’elles, baptisée "Nostalgie", le représente d’abord assis sur un banc, de dos, les épaules voûtées. Puis il soliloque en marchant : "C’est triste de vivre toujours tout seul". Il passe devant un autre banc où se tient un couple enlacé, les yeux fermés sur son bonheur. L’homme porte la raie à gauche et une mèche qui rebique sur la droite. La quatrième et dernière case montre Pitche vérifiant dans une glace à main l’effet d’une perruque reproduisant cette coiffure.
S’il sourit rarement, et pour peu de temps, Pitche ne fait pas toujours rire à ses dépens : poursuivi par un mauvais garçon, il botte le derrière d’un autre qui, se retournant furieux, assomme le premier.
Bien avant de rencontrer mon totem de papier, je savais que l’on peut être drôle sans être gai.
16 - J’ai longtemps détesté l’été, parce qu’il est la saison d’une prétendue "libération des corps" décrétée et illusoire. De plus, affligé d’un épiderme excessivement sensible aux rayons ultraviolets, je ne peux espérer passer inaperçu que dans une station balnéaire anglaise.
J’éprouve en maillot de bain un sentiment pénible de ridicule. N’était le navrant moralisme compensatoire de leurs habitués, je fréquenterais plus volontiers les plages naturistes.
En fait, j’aime autant être fusillé nu qu’en slip. À la rigueur, je conserverai mes chaussettes.
17 - Les gens raisonnables assurent que, sauf à manquer de cœur, on ne saurait se dispenser d’être anarchiste à vingt ans. Mais, ajoutent-ils, l’être encore à quarante est bon pour les imbéciles.
Cette maxime est généralement assenée à des adolescents par des quadragénaires qui - faut-il le dire ? - n’ont jamais entretenu de rapport ni avec la doctrine anarchiste ni même avec des libertaires de chair et de sang. Ce pieux mensonge vise à paralyser chez le jeune individu un sentiment de révolte qui embrase son âme, et dont on l’informe qu’il le mènera - par un mécanisme biologique et inéluctable - à la résignation glacée du couple et de la carrière.
Accessoirement, le locuteur se trouve doté d’un passé de fantaisie, plutôt flatteur, dont il s’autorise pour s’adresser au jeune rebelle sur un ton de répugnante familiarité. C’est en somme le truc de Ronsard : on m’a vu ce que vous êtes, vous serez ce que je suis.
Quant à moi, discernant sous le ton bonhomme la menace pesant sur l’éventuel récalcitrant, je n’ai jamais accueilli cette sentence sans un frisson. J’appréciais pourtant cet extraordinaire aveu de la pensée bourgeoise : on doit considérer la générosité comme un signe de sottise, tout juste excusable par l’inexpérience.
Je me souviens du jugement porté par un adulte de mon entourage sur les anarchistes dont le drapeau flottait dans les rues de Paris : "Ils ont raison. Ce sont des idées très généreuses, mais impossibles à réaliser." Que l’on attende d’un être humain, à vingt ou quatre-vingts ans, qu’il admette comme une fatalité la défaite du cœur et de la raison me paraît toujours, après tant d’années où n’ont certes pas manqué les désillusions et les échecs personnels, une inacceptable incongruité.
Tout cela est bel et bon dira-t-on, mais reconnaissez au moins que le monde a changé !
Hélas ! je ne le vois que trop. En pire.
Aussi, anarchiste à vingt ans, c’est trop peu dire que je le demeure aujourd’hui, la quarantaine passée. Je le suis plus que jamais.
18 - Je croyais me souvenir que nous avions disputé s’il convenait ou non de mettre des enfants au monde, dans ce monde, mais Salomé m’assura dix ans plus tard que notre querelle avait, comme nous marchions sur cette route de Dordogne, un motif plus immédiat : elle voulait un enfant de moi. Chacun est demeuré sur ses positions ; Salomé a deux filles ; je me suis fait vasectomiser.
Le jour dit, dans cette clinique de la région parisienne, j’étais le plus jeune des patients, tous pères de famille, poussés sur le billard sans ménagement par des épouses lassées d’assumer seules la contraception du ménage.
Sans doute entrait-il dans ma résolution d’alors un peu des naïvetés de l’époque. Il ne manque pas d’enfants de par le monde, n’est-ce-pas ? et mes amies elles-mêmes en faisaient et en font toujours de temps à autre, le plus souvent par "hasard consenti". Jade m’avait même proposé de m’en offrir un ! Mais, que s’en mêlent ou non des géniteurs importuns, les femmes gardent jalousement le fruit de leurs entrailles. Nous ne sommes pas chez les Nègres, que Diable !
La plupart des humains engendrent dans une espèce d’idiotie hormonale qui leur interdit de réfléchir le moins du monde au sens et à la portée de leur acte. A tout prendre, je préfère d’ailleurs le coup de reins de hasard, et de désir - qui sait ? - au "projet d’enfant" aseptisé, calendrié, et dûment visé par l’analyste de Madame.
Le plus terrible est d’imaginer mon fils (ou pire encore ma fille) :
Dis-moi, père, ôte-moi d’un doute. Tu savais que c’était comme ça ? (geste vague et large) et tu m’a fait venir pour découvrir ça ?
Et quoi répondre ? qu’au bois d’Chaville y’avait du muguet ?
On m’avait naturellement objecté le caractère irréversible de l’opération, mais c’est précisément ce qui m’a décidé à la subir. Je voulais me couper les ponts. Je ne l’ai jamais regretté depuis. Non que de délicieuses postulantes ne se soient présentées dans ma vie, mais je me demande encore quel genre d’enfant aurait mérité un père comme moi !
Tout de même, ce n’est qu’à 40 ans passés que j’ai compris que je ne pouvais désormais proposer à une femme de trente ans de partager ma vie durablement si elle n’a déjà comblé son désir de maternité avec d’autres...
Ces enfants, vivants ou à naître, ont une façon particulière de n’être pas de moi. Chaque fois qu’une amie m’adresse le faire-part d’une naissance, me viennent aux lèvres les paroles de Brassens : « Et, moi, j’ai tété leur mère/ Longtemps avant eux.../ Le bon dieu me le pardonne,/ J’étais amoureux !/ Qu’il me le pardonne ou non,/ D’ailleurs... »
19 - Je ne supporte pas d’entendre une femme pour laquelle j’éprouve de la sympathie dire à un homme pour lequel je n’en ai aucune : "Je ne sais comment vous remercier ?"
20 - Je n’aime guère l’amour au réveil. Non que l’érection du matin me rende chagrin, mais elle ressortit davantage au réflexe qu’à l’inclination. D’une manière générale d’ailleurs, je la considère comme une indication, que je reste libre d’interpréter à ma guise. L’idée d’enfiler la femme aimée à chaque fois que je bande me semble assez vulgaire. De même, je peux la croiser sans lui enfoncer un doigt dans l’oeil ; je ne dis pas sans y penser !
21 - J’avais rejoint Édith au Puy pour y passer avec elle l’été 79. Lorsque je la revis nue, je trouvai à sa poitrine un volume inhabituel. Craignant - non sans raison - que je renonce à mon voyage, elle s’était abstenue de me prévenir qu’elle était enceinte. Le rendez-vous pour l’avortement était fixé à quelques jours de là.
Rien n’aurait pu me navrer ni m’humilier davantage que d’avoir à assumer la muflerie d’un crétin et l’inconséquence d’une amante. Certes, ma vasectomie ne réglait pas son propre problème de contraception ; tout de même, je ne m’étais pas fait ouvrir les couilles au scalpel pouraccompagnermesamies dans les services d’IVG des hôpitaux, pendant que les pères putatifs se baguenaudaient.
Je me suis battu pour le droit à la contraception et à l’avortement sans condition. La législation française actuelle, relativement libérale, est remise en cause chaque jour - dans l’esprit et dans la lettre - par la pratique médicale hospitalière (je pense à Inès, avortée à l’hôpital en 1993, sans anesthésie). Elle le sera tôt ou tard au parlement, et tout sera à recommencer. je ne vois là aucune raison de taire la vérité : si l’avortement n’est pas un "assassinat", c’est à coup sûr un malheur, un moindre malheur peut-être, certainement pas une formalité hygiénique. Je trouve à ce propos dans le Manifeste pour une mort douce de Jaccard et Thévoz l’affirmation suivante : "Aujourd’hui, l’avortement est devenu aussi banal et inoffensif pour les adolescentes qu’un goûter dans un salon de thé à la mode." Dérisoires salauds ! Même pour les fillettes de riches que Jaccard se flattait de lever à la piscine Deligny, cela n’a jamais été vrai.
Mais reportons-nous au Puy-en-Velay, pour y admirer l’effet d’une merveilleuse télépathie des organes. Édith avortée, je fus affligé d’une sévère grippe intestinale. Faut-il incriminer les effets à long terme d’un traitement antibiotique maladroit ou bien mon ventre porte-t-il le deuil rageur de cet enfant non-voulu ? Toujours est-il que j’éprouve, depuis, la plus grande difficulté à digérer certaines choses. La nourriture en particulier, et en général l’existence.
Mon image de dandy - libertaire et libertin - est assez forte, je pense, pour que je puisse sans risque confesser me coucher deux cent soixante-dix soirs par an avec une bouillotte sur le ventre, sans même parler des centaines d’hectolitres de Lactéol du Dr Boucard que j’ai absorbés en quinze ans. On croira que je plaisante...
Les dames qui ne seraient pas convaincues de devoir m’éviter peuvent me joindre à l’adresse suivante : guillon.claude(AT)free.fr