Après le procès de Rennes

De la Somalie et de l’océan Indien comme lieux d’exercice de la piraterie capitaliste internationale

dimanche 20 octobre 2013.
 
Trois Somaliens âgés de 26 à 31 ans, accusés d’avoir pris en otage en 2009 les occupants du voilier Tanit, viennent d’être condamnés à Rennes à neuf ans de prison. L’avocate générale - qui exerce un dur métier - a estimé qu’ils avaient obéi à une motivation : « l’argent facile ». Comment se fait-il que des jeunes gens nés dans l’un des pays les plus misérables de la planète se trouvent en situation d’être kidnappés dans l’océan Indien pour être jugés et emprisonnés en France ? Un ouvrage collectif récent, intitulé Frères de la côte. Mémoire en défense des pirates somaliens, traqués par toutes les puissances du monde, publié par L’Insomniaque, fournit de précieux éléments de réponse.

Lorsque l’une des personnes membres du collectif Iskashato - terme qui signifie à peu près en somali « groupe de production et de partage » - a évoqué devant moi un travail entrepris sur les procès menés à l’encontre de pirates somaliens, j’avoue que ma première réaction a été d’étonnement dubitatif. Pire, le rapprochement entre la piraterie « historique », à l’étude de laquelle les travaux de Marcus Rediker ont donné toute sa place dans l’histoire sociale [1] et des opérations aux allures mafieuses me semblait forcé. Ceci n’est jamais que la énième illustration de la règle selon laquelle l’intuition (et encore moins le « bon sens ») ne suffit pas pour se faire une idée d’un sujet dont on ignore tout. À la suite de la conversation ci-dessus évoquée, j’ai pris la peine de me renseigner sur des procès passés ou en cours. Enfin, la lecture du remarquable petit ouvrage publié par L’Insomniaque sous le titre Frères de la côte a achevé de me convaincre de mon erreur, au moins quant à l’intérêt du sujet.

Remarquable, dis-je, tant les auteur(e)s ont réussi à réunir et restituer clairement en moins de cent pages une moisson d’informations historiques, géopolitiques, économiques et juridiques sur une région du monde qui concentre bien malgré elle tous les maux du capitalisme moderne.

Il n’est pas inutile de rappeler aux lecteurs et lectrices français - avant d’en venir à la piraterie somalienne - des données concernant l’importance économique du domaine maritime de la France, dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles ne font pas partie de la culture générale. Lorsque l’on pense pêche et côtes, on évoque les rivages de l’Atlantique, de la mer du Nord et de la Méditerranée, la sardine de La Turballe, le fret de Marseille, et le passé négrier de Bordeaux et de Nantes. On ignore généralement que la France possède le deuxième espace maritime mondial, avec environ 11 millions de kilomètres carrés. Dans l’Océan indien - ce qui nous ramène à la Somalie -, on compte que la France dispose d’un espace maritime dont la superficie équivaut à cinq fois celle de l’hexagone.

Les îles, parfois minuscules, que l’on nomme les « confettis de l’Empire », par allusion à leur origine coloniale, continuent de faire de la France une puissance de l’Océan indien et lui assure par exemple un quasi-contrôle - à condition de disposer des moyens militaires de l’exercer - du détroit du Mozambique, l’une des routes mondiales d’acheminement maritime du pétrole. Comme l’expliquait, en 2006, Bruno Sarade, commandant de la Marine nationale et de l’aéronautique navale à la Réunion au site Mer et marine : « Autour de chacune de ces îles, nous disposons d’une zone économique exclusive de 200 nautiques, ce qui fait de la France un grand pays de l’Océan indien et la gardienne du passage stratégique entre le Cap de Bonne Espérance et les pays du Golfe. C’est un point d’appui fondamental ».

On comprend que le contrôle militaro-économique de ces espaces, au moyen de navires de guerre, de commandos de marine, d’hélicoptères et de drones, dépasse un peu le souci de la sécurité des plaisanciers, milliardaires en goguette ou au contraire fauchés sympathiques, qui s’y aventurent.

Le golf d’Aden, au nord de la Somalie (voir ci-dessous sur la carte extraite d’un atlas de l’époque coloniale, et la position de l’ancien territoire français en Somalie [2]), est situé, comme le rappellent les auteur(e)s de Frères de la côte, « sur l’un des plus importants axes maritimes du monde. Près de la moitié du trafic international des hydrocarbures y transite : en moyenne 45 porte-conteneurs et supertankers (transportant environ 3,5 millions de barils de pétrole) y passent chaque jour. Une trentaine de navires français emprunte cet axe tous les mois. »

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La zone est encore importante à deux points de vue : la pêche industrielle et le largage en mer de déchets toxiques. Combinées, ces deux formes criminalité ont ruiné les pêcheurs somaliens, ou plus précisément ont privé les populations côtières qui vivaient chichement mais qui vivaient de la pêche, de leur seule activité nourricière. Le pourcentage de pêcheurs est passé de 70% à 5%, selon l’un des chefs de village interrogés par Paul Moreira dans son documentaire Toxic Somalia (2010).

Le tsunami de 2004, qui a ravagé les côtes de la Somalie sans que cela émeuve la presse internationale, occupée de victimes vivant dans des régions plus touristiques, a déposé sur les plages des fûts de produits toxiques dépourvus du moindre signe d’identification, quant à la nature, l’origine, les « expéditeurs » et transporteurs des produits. En 1994, la journaliste Illaria Alpi et son cameraman Miran Hrovatin ont été assassinés en pleine rue à Mogadiscio, alors que la jeune femme enquêtait sur les filières d’exportation des déchets impliquant des mafieux et entrepreneurs italiens et des chefs de guerre somaliens. Les enquêtes menées en Italie sur ces filières se sont soldées par un non-lieu, tandis qu’un exécutant supposé était condamné à Mogadiscio.

À l’hôpital de Mogadiscio, le nombre des malformations de l’appareil uro-génital chez de jeunes enfants a été multiplié par 3 dans les vingt dernières années. La pollution est un effet « secondaire », de la production capitaliste - secondaire au sens de la chronologie du proces de production, mais non quant à l’importance sur la santé des populations - qui concerne tous les pays. Mais sa dissimulation, ou plutôt la dissimulation de ses résidus, est dorénavant exportée et externalisée (« L’Italie est déjà pleine », dit un personnage interrogé par Paul Moreira). Ce qui se produit dans les pays pauvres choisis comme poubelles de l’Occident est simplement plus grave et plus rapide.

« Il y a deux types de pirates, dit un chef de village d’Hobbyo, localité considérée comme la “capitale de la piraterie somalienne”, ceux qui attaquent les navires et ceux qui vident nos mers du poisson et déversent des déchets toxiques » Voir ci-contre la capture d’écran de la version sous-titrée en Italien de Toxic Somalia. Le sous-titre du documentaire est : « L’autre piraterie ».

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Il va de soi que concernant la situation dans un pays ravagé par les conflits entre bandes armées, mercenaires et islamistes franchisés par Al-Qaïda, l’angélisme n’est pas de mise. La « piraterie » couvre aussi des opérations de pure criminalité, menées y compris contre le peuple somalien, ou au moins sans se soucier de ses « victimes collatérales ».

Mais il ne s’agit pas de distribuer des bons points en même temps que des sacs de riz, et encore moins d’imposer depuis la France une obscène morale judiciaire. Ceux qui ont tout sacrifié, de ce qui appartient aux autres, à la perspective de « l’argent facile », ce ne sont certainement pas d’anciens pêcheurs privés de leur activité traditionnelle, mais plutôt les diverses maffias, « industrielles officielles », étatiques ou occultes, qui considèrent les espaces maritimes comme une chasse-gardée et les « mers vierges » comme une providence pour la résolution à court terme de leurs problèmes de vidange.

Que force reste à la loi, sur les flots comme sur terre

Loi antipiraterie française de 2011 s’inspire, pour organiser la détention des pirates arrêtés, des mesures de terrorisation visant les étrangers en situation dite irrégulière, placés en « rétention administrative ». La privation de liberté est possible pendant cinq jours, durée qui peut être renouvelée... « le temps nécessaire pour que les personnes soient remises à l’autorité compétente »

La France remet aux autorités du Puntland (nord de la Somalie) les pirates capturés qu’elle renonce à kidnapper pour les amener de force sur le territoire national, en s’assurant du respect des droits de l’homme et de l’absence de risque de peine de mort par des « notes verbales », comme le révèle sans rire un député français rapporteur d’une commission sur la Défense nationale et les forces armées. (Frères de la côte, p. 51.)

Comme le disait récemment François Hollande, dans une note verbale télévisée à propos de l’expulsion d’une jeune collégienne, la République française est très rigoureuse dans sa combinaison de la force du droit et des principes humanitaires...

L’humanité n’est pas la seule qualité française : l’humour compte aussi beaucoup. L’un des pirates détenu en France raconte : « En octobre 2012, alors que je devais passer en appel, la préfecture de l’Essonne a émis une OQTF, Obligation de quitter le territoire français. [...] Il était écrit que je devais quitter le territoire car je ne “pouvais prouver être entré régulièrement sur le territoire français”, alors que je suis arrivé en avion militaire, qui a atterri sur la base de Villacoublay. Et puis que je me maintenais “en situation irrégulière sur le territoire français depuis mon arrivée en France en 2008”. » Situation « irrégulière », en effet, puisque ce Somalien était détenu dans une prison française. (Frères de la côte, p. 86)

Le site Mer et marine, déjà cité, donne benoîtement un exemple de la manière dont l’appât du gain est réprimé à l’autre bout du monde par des militaires français, et une conception pour le moins « exotique » de la légalité appliquée sans faiblesse. Nous sommes en 2010. Grâce à l’exemplaire coopération européenne entre un avion de surveillance luxembourgeois et un autre de l’armée de l’air française, deux embarcations « suspectes » ont été repérées. Un bâtiment de commandement français, la Somme, tente de les intercepter. L’une, la plus rapide, parvient à s’échapper, mais l’autre, mise en garde par des tirs de semonce, est arraisonnée. Je cite Mer et marine :

« Malgré le succès de l’opération, une fois de plus [sic], les hommes appréhendés ne seront pas traduits en justice. “Comme il n’y avait pas assez de preuves pour les traduire en justice, le matériel de piraterie a été confisqué, l’embarcation détruite et les 7 pirates présumés ont été renvoyés en Somalie”, précise l’état-major de l’EU-Navfor, force européenne de lutte contre la piraterie déployée depuis fin 2008 en océan Indien dans le cadre de l’opération Atalante. »

Relisons et comprenons : les militaires français interpellent en mer sept personnes dont ils constatent qu’aucun chef d’inculpation ne peut être retenu à leur encontre, ce qui dans le rude vocabulaire du droit se dit « innocents ». Cela ne les empêche nullement d’appliquer immédiatement la peine qui leur paraît la plus appropriée, sans inculpation, sans instruction, sans défense et sans procès : « matériel de piraterie » volé, embarcation détruite. De quel « matériel » peut-il s’agir ? L’histoire ne le dit pas ; certainement pas des armes, qui auraient fourni prétexte à inculpation.

Il arrive aussi que des tirs de sommation soient mal ajustés, comme ce fut le cas pour deux malheureux pêcheur indiens, tués par des militaires italiens en 2012, ce qui entraîna la retenue à quai dans un port du Kerala du pétrolier italien que les militaires étaient chargés de protéger, et la mise en détention des auteurs présumés des tirs. Par quoi l’on voit que dans des régions et des temps troublés il peut arriver que les rôles se renversent...

Dans le même ordre d’idée, en octobre 2013, un navire appartenant à la flotte déployée par la société de sécurité privée US AdvantFort dans l’océan Indien, le Seaman Guard Ohio, a été intercepté par la marine indienne avec à son bord 10 hommes d’équipage et 25 hommes armés. Il semble que les autorités indiennes prennent ombrage de la circulation de bateaux chargés d’armes et de mercenaires sous prétexte de lutte contre la piraterie.

En 2011, plus d’un millier de pirates somaliens étaient détenus dans le monde, dont 624 sur le continent africain et 207 au Kenya ou aux Seychelles. On en trouve en Inde, au Japon, en Corée, aux États-Unis, aux Pays-Bas, en Italie, en Espagne, en Allemagne, et bien entendu en France... Il est juste de noter que des crédits européens sont également accordés à certains petits pays méritants, afin de créer des zones de détention « locales », comme à Maurice, pour la « modernisation » de son système judiciaire et l’extension de la prison de Port-Louis, sa capitale.

J’espère avoir donné, dans ces notes rapides, l’envie de consulter le petit livre du collectif Iskashato. Il vient utilement rappeler que ce qui se passe au large des côtes somaliennes nous concerne de mille manières. Indispensable au capitalisme, dont la nature est de s’affranchir des frontières, dans la main des ex-puissances coloniales qui transigent avec les chefs de guerre qui leur ont succédé, cette zone du globe connaît un état de guerre permanent.

Guerre aux pauvres d’abord ! Sur mer comme sur terre. Par tous les moyens meurtriers connus, traditionnels ou à la pointe de la technologie, légaux et illégaux, exhibés comme épouvantails ou dissimulés par l’éloignement et les tripatouillages juridico-financiers. Affamés, empoisonnés, fusillés et noyés.

Or le capital a toujours fait de la guerre un moyen de progrès (pour lui-même !). C’est pourquoi cette zone du globe est aussi un laboratoire d’expérimentation, pour tous les militaires et les conseillers en sécurité de la planète.

La situation qui y prévaut confirme par ailleurs l’importance déterminante des voies d’acheminement des matières premières dans les conflits ouverts, comme au Kosovo (corridor paneuropéen n°VIII [3]) ou larvés comme ici, au large de la Somalie. Le point commun entre ces deux types de conflits est qu’ils mobilisent les armées d’État, les milices privées, et les entreprises de pays très éloignés de la zone géographique concernée (la répartition des intervenants variant suivant les cas). Guerre mondiale dans un seul pays au Kosovo, maintien de l’ordre néocolonial au large de la Somalie. La perception de la guerre du Kosovo avait été habilement brouillée par la propagande soi-disant « humanitaire ». Frères de la côte contribuera à ce que l’éloignement et le sensationnalisme judiciaire et journalistique ne nous empêchent pas de comprendre et de condamner ce qui est commis dans l’océan Indien, souvent en notre nom, et accessoirement avec notre argent.

Le travail de veille et de contre-information sur les procès intentés aux « pirates » est un des moyens de cette vigilance.

(GIF) Iskashato, Frères de la côte. Mémoire en défense des pirates somaliens, traqués par toutes les puissances du monde, L’Insomniaque, juin 2013, 92, p., 12 €.


Note

De l’emploi malheureux du mot « anarchie »

Je mentionnerai un regret qui n’est pas aussi vétilleux qu’il paraît d’abord, d’autant qu’il aurait été facile de corriger la maladresse qui le suscite, correction que l’on eut légitimement attendu des éditeurs, de ces éditeurs là au moins. Je veux parler de l’usage rapide et pour tout dire quasi-journalistique du terme « anarchie ». On le rencontre dès la troisième ligne de l’avant-propos : il est question d’ « anarchie armée » à propos du Puntland, région du nord de la Somalie, indépendante de fait depuis l’éclatement de l’État somalien en 1991. On peut considérer que cette première occurrence est éclairée par la mention suivante, laquelle ne survient néanmoins que cinq pages plus loin : « Comme nombre de Somaliens, et quoique peu familiers des préceptes de Bakounine, ils [les pirates] s’accommodent aisément de l’absence d’autorité centrale. » L’ « anarchie » dont il est question serait donc une « anarchie de fait », c’est-à-dire l’absence de toute autorité centrale, sans volonté politique (ou antipolitique) de créer de nouveaux rapports sociaux, égalitaires, sans État. Hélas ! quatre pages plus loin, le terme est employé à nouveau pour décrire très, trop, classiquement un chaos guerrier à forme de lutte de tous contre tous : « Le pays [la Somalie] est entré dans une période d’anarchie sur fond de guerre civile. » Je ne soupçonne pas l’éditeur d’avoir sciemment glissé ces ambiguïtés dans son avant-propos afin de manifester une hostilité à l’anarchisme qu’il n’éprouve certainement pas. Je suppose qu’il faut incriminer plutôt la précipitation dans laquelle certains textes sont bouclés pour respecter un calendrier éditorial et/ou militant, précipitation qui pousse presque mécaniquement à s’exprimer en recourant à des clichés qui appartiennent au langage de l’adversaire. Je ne prétends pas hélas ! ne jamais tomber moi-même sous le coup de cette critique. En l’espèce, il est dommage qu’une bourde aussi simple à corriger puisse (et c’est le cas) mettre une distance entre ce livre, dont j’ai dit tout l’intérêt et le mérite, et certain(e)s de ceux et celles qui seraient ses « diffuseur(e)s » naturel(le)s, voire et certain(e)s de celles et ceux qui l’ont réalisé.

[1] Voir notamment les deux livres publiés chez Libertalia : Les Forçats de la mer et Pirates de tous les pays.

[2] Lequel semble avoir échappé à l’attention historique du collectif Iskashato, qui ne cite - à moins que ce ne soit mon attention qu’il faille incriminer - que les territoires sous domination anglaise et italienne, il est vrai plus étendus.

[3] Sur ce point, voir ici même Dommages de guerre.