LES « BESOINS SEXUELS » : UN MYTHE AU MASCULIN

(article [tardivement !] restauré)
samedi 2 mars 2013.
 
L’idée d’un « besoin sexuel », principalement reconnu aux hommes, n’est pas tout à fait dépourvue de fondement biologique. En réalité, tout être humain - de tous les genres, donc - éprouve ce que nous appellerons des « besoins excréteurs ». Il doit vider, ou vidanger, à intervalles plus ou moins réguliers sa vessie (hommes & femmes), ses intestins (hommes & femmes), son appareil génital (hommes & femmes). On pourrait associer à ces besoins le mécanisme des règles, qui élimine mensuellement chez la femme des tissus inutiles.

S’agissant d’un être de sexe biologique masculin, il vide donc régulièrement sa vessie (il pisse), ses intestins (il chie), et ses couilles (il éjacule). La différence étant que l’on meurt très rapidement d’une occlusion intestinale, tandis que l’on survit très longtemps sans éjaculer.

Ces besoins excréteurs ne sont pas traités exactement de la même manière par la société. Cependant, à l’exception de l’élève en classe, de l’ouvrier à la chaîne, du détenu dans sa cellule, et du grand vieillard en institution, le mâle adulte satisfait son besoin de pisser sans l’aide de personne, et sans songer à la requérir.

Certes, faire tenir sa verge par autrui pendant la miction peut être l’objet de jeux érotiques, de fantasmes, et de plaisanteries (« Tu veux que j’te la tienne ? »), mais cela ne change rien à l’affaire.

Certes encore, cette opération n’est pas entièrement déconnectée des rapports sociaux : je signale à un interlocuteur que je dois me rendre aux toilettes si cela interrompt notre conversation. Dans les lieux, je fais en sorte de ne pas uriner sur la lunette des WC sur laquelle les dames s’asseyent [1] Si nécessaire, je donne un coup de brosse sur la cuvette et j’aère l’endroit.

Comme la plupart des hommes (et des femmes), je recours fréquemment à la masturbation afin d’évacuer la liqueur séminale qui engorge mes organes. Même si cette opération particulière d’évacuation n’est pas pratiquée, elle non plus, dans une ignorance totale des rapports sociaux (je ne me branle pas en public, sauf provocation délibérée), elle ne concerne que moi. Il ne me vient pas à l’idée d’avertir l’univers de mon éjaculation prochaine, pas plus que de solliciter une amie ou une nurse pour y contribuer. Pareillement, je ne consulte pas mon carnet d’adresse avant de pisser.

Autrement dit, la manière (toute banale) dont je satisfais ce besoin particulier, « sexuel » si l’on y tient, génital plus précisément [2], est sans rapport avec ma vie amoureuse, érotique, affective.

Et ce jusque dans la fréquence des évacuations, puisqu’il n’existe pas de relation mécanique entre mon activité érotique et mes masturbations. Je peux me masturber davantage alors que j’ai une amante, et moins dans une période d’abstinence.

La satisfaction de ce besoin, ou plus exactement le soulagement de cette tension génitale, est prescrite biologiquement et peut donc être dite « naturelle », même si ses conditions sont culturellement induites, comme celles de tous les gestes humains.

Il n’y a nul danger (au contraire) ni honte à éjaculer (ce qui vaut également pour les femmes), à pisser ou à chier.

Ces prémices admises, on entrevoit qu’il est étrange, et pour tout dire suspect, que l’un seul de ces besoins excréteurs soit supposé, à raison de son « importance » ou de sa fréquence, ouvrir des « droits », et aux hommes qui plus est.

Par parenthèse, on peut noter que l’excrétion génitale n’est pas la seule qui est considérée, sous nos latitudes, conférer un privilège au genre masculin. Que l’on songe simplement que l’intégration à l’espace public urbain de toilettes utilisables par les femmes (par ailleurs conditionnées culturellement à pisser assises) est extrêmement récente. Jusqu’au début du dix-neuvième siècle, la ville occidentale suppose les femmes dépourvues de vessie.

De même que l’on considère qu’un homme a besoin et peut légitimement (sans dommage culturel) pisser à peu près n’importe où, l’on considère que son besoin d’excrétion génitale doit être reconnu et pris en compte socialement. On va même jusqu’à penser que l’intérêt individuel de chaque mâle rejoint ici l’utilité publique.

C’est l’origine, par exemple, des « bordels militaires de campagne ». Des bordels en général, me direz-vous... Des bordels d’abattage, au moins. Le bordel « traditionnel » jouait pour les mâles de la bourgeoisie le rôle d’un « club ». Sa fonction dépassait largement la régulation hormonale. Il s’agissait certes « d’aller voir les femmes », mais surtout de fuir la sienne, et de se retrouver entre hommes.

La réciproque

La réciproque a pourtant existé : à la fin du XIXe siècle le traitement de l’hystérie par la masturbation menant à l’orgasme fut confié à des médecins, puis il donna lieu à la production industrielle de « vibrateurs », ancêtres des actuels vibromasseurs. Sur cette question, je renvoie au livre de Rachel P. Maines La Technologie de l’orgasme, que j’ai analysé et critiqué dans le chapitre 3 de Je Chante le corps critique (Éditions H&O 2008, et en ligne sur ce site).

Le point commun avec l’attention portée aux « besoins » masculins est le souci d’ordre et de santé publique ; la différence est que le traitement de l’hystérie ne s’adressait qu’aux femmes de la bourgeoisie.

On peut admettre, cependant, que la réapparition des vibromasseurs et autres jouets érotiques, la sexologie moderne, les clubs de rencontre, et plus certainement le mouvement féministe ont eu pour conséquence commune de faire admettre dans une partie de la population des pays occidentaux l’idée que « les femmes aussi ont des besoins ». Cette proposition est entendue comme équivalent, ou mieux encore comme justification, de cette autre : « les femmes aussi ont droit au plaisir ».

Cette équivalence, qui ne repose sur rien, biologiquement parlant, est un piège. Et ce pour deux raisons :

A) Fonder le « droit au plaisir » sur les « besoins sexuels », c’est reconnaître un droit de priorité aux hommes, dont les « besoins » sont supposés connus (scientifiquement), et reconnus (socialement) depuis plus longtemps que ceux des femmes.

B) C’est admettre, « pour la bonne cause des femmes », l’équivalence entre désir et besoin.

Dans les rapports sociaux de sexe réellement pratiqués, le « droit au plaisir » des femmes demeure assez abstrait, ou disons atténué par la difficulté à soumettre son fondement, le « besoin sexuel », à la même évaluation que celui des hommes.

Beaucoup de gens, y compris des femmes convaincues de leur droit au plaisir et prenant certains moyens de l’exercer, considèrent que, en dehors d’un « droit naturel » abstrait, les « besoins sexuels » se mesurent à l’aune des déclarations et/ou des comportements. Or une femme affichant des « besoins sexuels » importants reste une salope ou une nymphomane ; au moins est-elle en danger d’être stigmatisée comme telle. Un homme manifestant les mêmes « besoins sexuels » importants est au pire un fâcheux que l’on évitera dans les ascenseurs. Il est généralement crédité de capacités viriles importantes, assorties aux besoins qu’à la fois elle suscitent et permettent de satisfaire. Faut-il préciser que ce folklore n’est confirmé par aucune enquête scientifique sur les comportement sexuels ?

Impérieux, comme le désir

Le prétendu « besoin sexuel » masculin est supposé impérieux. Ici se situe un glissement fantasmatique en forme d’escroquerie : il serait impérieux comme le désir. Le besoin serait donc un autre nom du désir, de l’éros, exprimé par un même mouvement du corps masculin : l’érection.

Or l’érection n’est en aucune façon impérieuse, elle est volatile (voyez le coq), simplement fragile et très provisoire. La femme hétérosexuelle n’en doute pas, mais l’homme s’en soucie bien davantage. Il sait que son érection ne dure souvent qu’un instant très court, et d’autant moins qu’elle n’est nullement liée au désir mais au simple besoin excréteur.

Comme le mâle veut profiter de l’instant où il bande, il essaie de convaincre les femmes que c’est une occasion à ne pas manquer. Cette prétention étant particulièrement infantile et pour tout dire ridicule, il peut lui être nécessaire de recourir au rapport de force : culot et intimidation, contrainte physique - dont l’euphémisme « arguments frappants » rend bien compte de la valeur de substitution - ou rétribution.

On a souvent rapporté le mot suivant de Jacques Chirac : « Quand vous êtes ministre, si vous avez l’occasion de pisser ou de tirer un coup, il ne faut pas la manquer ». Appliquée à la vie des hommes politiques, d’une manière qui appelle la compréhension amusée, le propos peut être considéré comme le comble de la vision masculine excrétrice du rapport entre le corps de l’homme et le reste du monde.

Dans beaucoup des commentaires, y compris critiques, produits à l’occasion de l’« affaire DSK » s’est manifestée l’idée qu’il existerait un continuum qui part du besoin/désir, exprimé ou non, reçu ou non, et va jusqu’au viol, c’est-à-dire à la violence de contrainte, qu’elle soit physique ou seulement moral (harcèlement, chantage à l’emploi, etc.)

Cette idée du continuum était parfaitement résumée dans la blague de potache figurant à la une du Canard enchaîné du 18 mai 2011 : « Les amis de Dominique Strauss-Kahn se lamentent : ÉRECTION, PIÈGE À CONS ! »

Bâtie sur le modèle du slogan soixante-huitard « Élections, pièges à cons ! », la blague semble d’autant plus pertinente que les tracas judiciaires du patron du FMI ont perturbé le jeu de la désignation du candidat du PS à la prochaine élection présidentielle et partant l’élection elle-même. L’évocation érotique est renforcée par le rapprochement entre la dénomination de la manifestation physique la plus courante du désir masculin et le mot d’argot qui désigne à la fois les sexes féminins (physiologie) et les imbéciles (psychologie).

Déroulons le sens :

A) L’érection (le fait de bander) est à la fois un piège à filles et une chausse-trape pour le propriétaire de la verge, esclave de ses « besoins » ;

B) Érigée, la bite attire le con ; le con (le féminin) ne résiste pas au désir qu’elle exprime ;

C) Mû par son sexe, lequel est lui-même animé d’une vie propre qui lui échappe, aveuglé par son désir, le mâle perd le contrôle de ses mouvements ; il est facile de lui tendre un piège ; c’est la « chute » (voyez la Bible).

Je résumerai provisoirement [3] (et abruptement) ces quelques réflexions de la manière suivante :

Les « besoins sexuels » impliquant le recours légitime à autrui sont une construction idéologique, partie intégrante nécessaire de l’arsenal idéologique de la domination masculine. Viser à une espèce de « parité » en la matière, en reconnaissant aux femmes les mêmes « besoins » ouvrant les mêmes « droits » qu’aux hommes, ne risque pas d’affaiblir le régime de domination masculine. Au contraire, endosser la fable des « besoins sexuels », c’est déjà trouver des circonstances atténuantes aux violeurs. C’est aussi renoncer à penser l’érotisme non comme la satisfaction mécanique de tensions, mais comme un parti pris, librement partagé par des êtres de désir.

Merci à Sébastien de m’avoir signalé l’oubli de ce texte dans les restaurations consécutives à l’effacement d’une partie du site et pardon à celles et ceux qui se sont cassé le nez. Un salut particulier aux lectrices et lecteurs du blog Les questions composent.

Contact : guillon.claude [at] gmail.com

[1] Non ! On ne peut pas « bien viser ». C’est un autre élément, mineur, de la mythologie masculine, dont la présomption sera facilement démontrée, aux yeux des garçons (les filles nettoient : elles n’ignorent rien de la chose) par le test du journal. Placer deux moitiés d’un journal (déjà lu !) des deux côtés de la cuvette. En peu de jours, le journal présente une constellation de gouttes d’urine, y compris chez le meilleur « viseur ».

[2] Je proposerais volontiers le verbe débiter, qui contient à la fois l’idée de répétition et celle de fractionnement.

[3] À titre de piste : il sera intéressant de confronter les réflexions qui précèdent à la vision utopiste d’un Fourier et son « angélicat », garantissant, sur la base du volontariat, une sorte de « droit au plaisir » des disgracié(e)s. Voir également la question du recours à des « thérapeutes sexuel(le)s » auprès de personnes handicapées.

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