De Voïna à Notre-Dame-des-Landes...

QUEL USAGE POLITIQUE DE LA NUDITÉ ?

...en passant par les Pussy Riot et les Femen
jeudi 7 février 2013.
 

Dernière minute : on peut lire ici le récit d’un témoin (dans les deux sens du terme) au procès d’Élise et d’Erwan, accusés d’outrage à NDDL.


Problème technique : désolé, une fausse manœuvre a effacé une partie du site. Certains articles ont disparu et en les remettant en ligne, ils ne sont plus "à la même place", et les liens pointant dessus rencontrent des messages d’erreur.


J’ai consacré un chapitre de mon livre Je chante le corps critique à la dénudation publique et notamment aux divers modes d’utilisation militante du corps dénudé à travers le monde. Le livre ayant été rédigé avant la publicité donnée aux groupes comme Voïna ou les Femen (créées en 2008), j’avais bien l’intention de procéder à une « mise à jour » sur le présent site. Les mésaventures de deux opposant(e)s à l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, convoqué(e)s le 12 février prochain devant le Tribunal de grande instance de Saint-Nazaire pour avoir, par leur nudité, « outragé » les forces de l’ordre, m’incitent à mettre en ligne sans attendre des notes plutôt concises.

Raison de plus pour préciser d’entrée que les évaluations critiques qu’il me semble nécessaire et fécond de pratiquer sur telle mode d’action ou tel slogan, n’entament ni la solidarité de principe à l’égard de ceux et celles qui encourent des violences adverses et des poursuites judiciaires ni la familiarité d’idées que j’éprouve à leur égard.

QUELLE ÉMEUTE ?

L’apparition dans l’ancienne Russie soviétique du groupe féminin « Pussy Riot » - que l’on peut traduire par « Émeute de la chatte » - est une nouvelle d’autant plus agréable que les débuts de ses militantes les préparaient peu à une démarche féministe, si ce n’est par réaction. En effet, les principales militantes, dont Nadeja Tolokonnikova, viennent du groupe « Voïna » (la guerre). Le mari de Nadeja, Piotr Verzilov est cofondateur et le principal animateur de Voïna. Actif à Moscou et Saint-Pétersbourg, ce groupe a utilisé à plusieurs reprises le ressort de la provocation obscène dans ses apparitions.

Tantôt (juin 2010), c’est un immense phallus qui est peint sur un pont levant, juste en face du bâtiment abritant le siège du FSB (ancien KGB) de Saint-Pétersbourg. Peint à plat, juste avant le redressement du pont, le phallus semble bander une fois qu’il est à la verticale. Alexeï Ploutser, membre du groupe, commente : « C’était comme si le pénis était entré en érection à la seule vue du bâtiment du FSB en face. Ce pénis gigantesque est aussi une satire du pouvoir russe corrompu [1]. » Kozlionok ajoute, dans un autre entretien : « Nous ne rédigeons pas de manifestes, nous enculons le pouvoir russe extrémiste de droite avec notre Bite de 65 mètres [2]. »

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Tantôt (février 2008), c’est une « partouze » dans une salle du Musée national de biologie de Moscou, qui est organisée et filmée, sur le thème « J’encule Medvejonok », c’est-à-dire j’encule le petit Medvedev (au moment de l’élection de ce personnage à la présidence). Il y a là une subtilité que ma méconnaissance du russe m’interdit de creuser davantage ; sachez cependant que medved signifie ours. Faute sans doute de la participation bénévole du nouveau président, les militants de Voïna décident d’enculer... leurs copines. Ploutser déclare à Courrier international : « Nous voulions dresser le portrait de la Russie en campagne électorale. Aujourd’hui, en Russie, tout le monde encule tout le monde, et le président Medvejonok jouit devant ce spectacle. »

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On voit que cette dernière analyse n’est nullement illustrée par la « partouze » symbolique au cours de laquelle, à ma connaissance et au vu des documents publiés, tout le monde n’encule pas tout le monde, loin s’en faut. Ce sont les garçons qui enculent les filles, lesquelles, en plus de se faire enculer, sucent des bites. ...Il faut bien obtenir l’érection désirée, puisqu’aucun éclusier ne vient actionner le mécanisme magique d’organes assez éloignés des 65 mètres. Et l’on voit le militant dans la même pénible ( ?) nécessité de se mettre en train manuellement afin d’assurer sa prestation politique que l’acteur de film porno.

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Nous ne douterons pas ici un instant du potentiel provocateur de ladite « partouze » mettant de surcroît en scène Tolokonnikova enceinte de sa fille (la fille se porte bien, merci ; la mère, non semble-t-il, mais pas pour cette raison). Ledit potentiel vaudrait d’ailleurs en tout point du globe. N’était que dans les rares îlots où les protagonistes ne risqueraient pas de se faire lyncher par la foule, ce sont des militantes féministes qui trouveraient à redire à la chose. En effet, et je retrouve ici les mêmes constatations critiques faites dans Je chante le corps critique à propos du groupe « Fuck for the Forest », le happening est tout sauf subversif quant aux rôles sexuels. Chez Voïna, dont je n’ai délibérément évoqué ici que deux actions à caractère « sexuel », c’était plutôt les queutards en folie que l’émeute de la chatte.

J’ignore malheureusement le détail des débats qui ont conduit à la formation du groupe « Pussy Riot ». Cependant, outre le nom même, certaines déclarations sont d’un féminisme sans ambiguïté. Serafima déclare : « Nous avons réalisé que ce pays avait besoin d’un groupe militant, punk féministe et de rue qui apparaîtrait dans les rues et les places de Moscou, qui mobiliserait l’énergie publique contre le royaume criminel de la junte poutiniste et enrichirait la culture russe et l’opposition politique avec des thèmes qui nous sont importants : le genre et les droits des Lesbiennes, Homosexuels, BisexuelLEs et transsexuelLEs, les problèmes de dictat de la masculinité, l’absence d’un message politique audacieux dans la musique et les arts et celui de la domination des mâles dans toutes les sphères publiques et privées [3]. »

Et quant au nom du groupe, Garadzha ajoute : « Un organe sexuel féminin, qui est supposé être passif et être un réceptacle, soudainement, devient le départ d’une rébellion radicale contre l’ordre culturel, qui essaye constamment de le définir et de lui montrer sa place appropriée. Les sexistes ont certaines idées du comment une femme devrait se comporter et Poutine, dans ce sens, a aussi de nombreuses idées sur comment les Russes devraient vivre. Lutter contre tout ça, c’est Pussy Riot. »

Mais lorsque l’on demande aux deux militantes quels sont leurs rapports avec Voïna, Tyurna répond : « Voïna est cool, nous sommes très proches, nous sommes très attachées à leur période 2007-2008 quand ils/elles ont amené au plus haut des actions vraiment dingues et symboliques comme “Fuck for the heir Puppy Bear” [Baise pour le nounours héritier, voir plus haut] au moment des élections présidentielles de 2008. »

Et voilà l’enculade de « tout le monde » (filles) par « tout le monde » (mecs) rétrospectivement lavée du soupçon d’illustrer le « dictat de la masculinité » et sanctifiée par la théorie du genre [4]...

JEUNE, BEAU, ÉLANCÉ, AVEC DE PETITS SEINS : LE NOUVEAU FÉMINISME ?

« Nous avons voulu montrer que les féministes ne sont pas que des vieilles femmes cachées derrière leurs bouquins », déclare Inna Schevchenko, qui pose nue pour Libération (17 septembre 2012).

Le mieux intentionné des observateurs dirait que cette phrase exprime la présomption et la cruauté de la jeunesse. Il faut malheureusement ajouter pour l’occasion : et sa grande sottise ! En effet, et peut-être Inna aurait-elle pu le lire dans un livre, l’image des féministes comme de vieilles femmes coupées du monde (comprenez : et du marché de la chair) est un très vieux cliché antiféministe, qu’il est navrant de voir repris par une militante qui prétend renouveler le féminisme.

Certes, le renouvellement des générations est un phénomène naturel. Quant à l’asile politique, c’est un droit précieux pour lequel je ne cesserai de me battre, et que les gouvernements tentent de rogner (comme l’actuel gouvernement Hollande, restreignant les possibilités de séjour des Syrien(ne)s). Pour autant, il est assez fatiguant de voir de braves - et généralement jeunes - gens vous expliquer qu’avant leur venue sur terre (ou en France) personne ne parlait de ceci ou ne connaissait cela, quand vos archives regorgent de tracts, d’affiches et de brochures consacrés au sujet.

Passons, je ne voudrais pas que ma critique semble exprimer l’amertume qui accompagne souvent l’élévation du taux de cholestérol (non, de ce côté, ça va, merci). C’est hélas bien plus grave. Inna explique : « Je serais incapable de me déshabiller à la plage, mais, quand je manifeste, j’ai l’impression de porter ce que j’appelle mon “uniforme spécial.” » Il n’est pas dans mon intention de moquer la pudeur de cette jeune femme. Il est simplement regrettable qu’elle ignore que le mouvement naturiste, le plus gentillet et apolitique que l’on puisse imaginer, a au moins un acquis indiscutable à son actif : l’égalité entre les corps, vieux ou jeunes, « beaux » ou « laids ». Dans un camping ou sur une plage naturiste, on voit des gens de tous les âges et de toutes les corpulences. Par rapport à cet acquis, tout modeste soit-il, la déclaration citée plus haut, et plus généralement la stratégie marketing des Femen sont une régression, pas une révolution.

Au passage, je relève les connotations très « militaires » du discours d’Inna, repris sans distance aucune par les jeunes militantes. « Ben ouais, c’est une armée ! », répond en souriant une militante à un journaliste qui butte sur le mot. « Nous voulons, déclare Inna dans Libération, former des jeunes femmes à devenir des soldats pour la cause féministe à travers le monde. »

Je prépare actuellement un livre sur les clubs de femmes pendant la Révolution française. La question de l’armement, au sens propre de maniement des armes, est fondamentale. Dans des dizaines de localité (sans doute bien davantage, les archives restent à dépouiller), des femmes revendiquent le droit d’intégrer la garde nationale, défilent en armes, font des patrouilles. Elles participent aux émeutes et certaines s’engagent dans l’armée, soit en dissimulant leur sexe, soit ouvertement, pour défendre la patrie révolutionnaire contre les monarchies coalisées. Une affiche des Femen, d’un remarquable mauvais goût, pour l’inauguration de leur local parisien, se réfère d’ailleurs clairement au folklore patriotico-révolutionnaire.

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Il ne s’agit donc pas ici de manifester une espèce d’allergie antimilitariste à toute référence martiale. Pourtant, je vois mal l’intérêt de parler de « soldats » (un mot sans féminin ?) et d’ « armée » de la cause féministe [5]. Selon la formule célèbre d’une féministe américaine « mon corps est un champ de bataille » : c’est bien assez, inutile d’en rajouter avec un « uniforme spécial ». D’ailleurs, la fine mouche soucieuse de la pérennité du « produit Femen » devrait tenir compte du fait que de l’uniforme, c’est l’ennui qui naîtra...

Un produit ? Mais quoi d’autre ! Inna Schevchenko et les Femen ne se contentent pas de vendre des tee-shirts (source de financement militant très classique), ni de toucher (on ne sait de qui) un « salaire » d’« environ 600 euros par mois » (ainsi que 3 autres Femen). Inna vend une « image », la sienne, celle de son corps dénudé et porteur s’inscriptions (lisibles sur la photo publiée par Libération : « Liberté » , « Nude is Freedom », « New Feminism », « No Religion », « ... Peace, Terre [ ?] »). Une militante, même si elle utilise la dénudation dans ses actions politiques, n’a aucune raison de poser nue pour un entretien. Sauf s’il s’agit de son « image de marque [6] ».

Au risque de paraître pudibond à certain(e)s (j’aime surprendre !), je dirai ceci : je n’ai pas à voir le corps nu de cette jeune femme, j’objecte à ce spectacle, et d’autant moins qu’elle tient à me le montrer (ce qui n’est pas le cas de la baigneuse de la plage naturiste). Se mettre nu(e) est en effet une liberté, qu’il m’arrive de prendre, et que j’encourage par principe. J’ai accordé une attention toute spéciale aux manifestant(e)s qui utilisent, de mille manières, leurs corps dévoilés dans des actions militantes. C’est un usage politique du corps, de sa fragilité affichée, qui me touche et me concerne. Lorsque je suis en face de la photo d’Inna, dont je ne m’aventurerai certainement pas à confier si je la trouve « jolie » ou non, j’éprouve le même agacement que devant n’importe quelle exhibition publicitaire, qu’il s’agisse d’une jeune espoir de la variété ou d’une pub pour un mélange de sucre, de caféine et d’eau gazeuse.

Que cette jeune femme de 22 ans ait dû fuir son pays après une provocation fort courageuse en soutien aux Pussy Riot (découpage à la tronçonneuse d’une croix orthodoxe), qu’elle semble partager un certain nombre d’idées qui me sont chères, contre toute religion et pour l’égalité des droits entre hommes et femmes, n’y change rien : le « pop féminisme » dont elle se réclame a un goût de chewing-gum.

En décembre 2012, les Femen (Inna et une autre) font la une des Inrockuptibles. L’image de marque se peaufine. À l’intérieur du magazine, une photo de groupe : huit jeunes femmes. Toutes très jeunes ; toutes minces ; aucune forte poitrine. Il ne s’agit pas, bien entendu, de reprocher à ces filles d’avoir l’air de descendre d’une publicité Calvin Klein (je serais étonné que cette publication n’ait pas suscité quelques démarches de photographes et d’agences de mannequin), il s’agit de constater, une fois de plus, l’image de marque que les Femen ont choisi d’offrir au public (de vendre au magazine ?).

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« Maquillage Delphine Sicard », précise le crédit à gauche de l’image. Que voulez-vous ! On ne photographie pas comme ça son « uniforme spécial » sans un peu d’apprêt ! Nous sommes décidemment dans le marketing politique, oh ! certes, bourré de bons sentiments athéistes et féministes. Malheureusement, l’ancienne étudiante en journalisme Inna Schevchenko ne semble pas avoir entendu parler de la manière dont le médium peut annuler le message. « Au moins, me disait une jeune femme, depuis qu’elles se mettent à poil, on les écoute ! » Que nenni. On les regarde tout au plus. Et lorsque les rédacteurs en chef en auront marre de mettre du nibard à la une (Ça lasse coco !), on ne les regardera plus.

Quel peut être l’effet produit par cette photo de groupe sur les femmes moins jeunes, ou jeunes mais moins favorisées par le hasard génétique ? Le même effet que le terrorisme publicitaire et machiste que le féminisme ne cesse de dénoncer. Cette photo est pire qu’une maladresse, c’est un contresens politique.

Regardez la photo ci-dessous. C’est une autre photo publicitaire, pour les produits cosmétiques de la marque Dove, celle-là. Elle a été conçue par des publicitaires pour toucher un public plus large. Ces publicitaires sont peut-être hypocrites, et certainement intéressés. Pourtant cette image est plus subversive des codes dominants de la beauté que celle des Femen. Le « nouveau féminisme » plus niais que des représentants de commerce... Dommage !

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J’ajoute que, sous réserve de contre-exemple que je me ferai un devoir et un plaisir de signaler, on ne connaît des Femen aucun texte, pas même un tract. Le maximum d’élaboration syntaxique tient dans un slogan de quatre mots (accessoirement, en anglais deux fois sur trois). J’aimerais me tromper, mais je crains qu’il s’agisse - davantage que d’inculture - d’une stratégie marketing : on sait que le temps de cerveau disponible est limité, donc 1) on attire l’attention (avec les tétons), 2) on imprime le slogan sur la rétine. Tout cela est en effet - désespérément - moderne et marchand...

QUI OUTRAGE QUI ? L’AÉROPORT DE MES FESSES

Les Femen n’ont été jusqu’ici, on ne le leur reprochera pas, l’objet d’aucune poursuite judiciaire, ni d’ailleurs de violences policières (je n’oublie pas les fachos : voir note). Leur succès auprès des télévisions et des photographes les protège sans doute un peu. Je dis « un peu », car l’explication est insuffisante. Il est probable que le caractère ponctuel, pour ne pas dire « pointilliste », et médiacompatible de leurs actions, y est pour beaucoup. Pour un temps au moins, leur apparition est considérée comme un à-côté inévitable de certains événements. Elles s’adressent d’ailleurs en général aux seuls journalistes (la seule exception fut douloureuse ; voir note).

Il en va autrement de participant(e)s à une lutte dans laquelle l’armée (la vraie) intervient effectivement, y compris à coups de grenades de désencerclement. Ainsi, un garçon et une fille ont-il jugé pertinent, le 23 novembre dernier, de se dénuder entièrement face aux robocops qui occupent militairement le territoire dévolu - dans ses rêves - à l’aéroport de M. Ayrault. On voit sur la (toute petite) photo que des gendarmes surarmés ne prennent aucun risque inutile, et pas de précautions non plus, avec les corps dénudés de deux humains récalcitrants.

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Le lendemain 24 novembre, plusieurs bipèdes à demi nus, dont les deux précédents, adoptent momentanément et tactiquement la marche à quatre pattes dans la forêt de Notre-Dame-des-Landes. Après quelques secondes de flottement, les gendarmes gazent les presque nus à bout portant (je ne sais plus si les hématomes de la jeune femme datent du 23 ou du 24). Or les choses n’en restent pas là, puisque les deux contrevenants d’origine sont convoqué(e) le 12 février prochain pour avoir outragé les forces de l’ordre « en l’espèce en déambulant entièrement dénudé ».

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Quelle idée aussi d’afficher ainsi une apparence « en l’espèce humaine », alors qu’on peut très élégamment déambuler en rangers, avec plusieurs milliers d’euros d’équipement et d’armement sur le dos ?

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La jeune femme, dont ce n’est pas - loin s’en faut ! - se moquer que de dire qu’elle n’aurait sans doute pas été retenue au « casting » des Femen, a rédigé un court texte pour expliquer son geste. Je ne saurais mieux exprimer ma gratitude en face de quelqu’un capable d’écrire des phrases (sujet, verbe, c.o.d.) qu’en les reproduisant ci-dessous. Et c’est donc sans animosité aucune que je dirai rapidement à Élise ma perplexité à l’égard du concept ici récurrent de « nature », et avec malice amicale que je relève l’expression incongrue « poser nue » qui évoque tout, y compris les Femen, sauf ses mésaventures.

LA PAROLE À ÉLISE*

« Pourquoi nue ?

« Je souhaite m’exprimer au travers de cette lettre, pour ne rien omettre, ni tordre mon discours, car il est en ce moment, entendu et peut être mal compris. Il existe plusieurs raisons pour lesquelles j’ai posé nue. « En choisissant ce geste, cette forme d’expression, j’ai souhaité créer un contraste indiscutable face au surarmement déployé censé encercler un lieu aussi nu que moi. Cela éveille chez moi un besoin indispensable de m’exprimer au nom de la nature, dans laquelle j’inclue l’humanité.

« Je ne vois pas comment faire passer le message autrement que nue. Étant aux côtés de la nature, de la forêt, de sa faune et de toute sa diversité, en proie à la destruction programmée, je ne peux me défendre qu’aussi nue qu’elle.

« Si moi j’ai pu outrer quelqu’un, moi je les accuse, au nom de la forêt, de la mettre en danger. Comment au jour d’aujourd’hui, sachant ce que l’on sait sur le réchauffement climatique, sur le pic pétrolier, sur la croissance à tout prix et j’en passe, peut-on laisser l’humanité s’autodétruire en faisant disparaitre un lieu qui n’a demandé qu’à être là pour maintenir le fragile équilibre de notre écosystème ?

« Qui aujourd’hui peut m’apporter les raisons valables de ne pas m’opposer à la destruction de cette parcelle fondamentalement nécessaire à l’équilibre naturel du département ?

« Je me bats aux côtés de la nature, en son nom et dans sa forme. Nue.

« En tant qu’être humain, je ne suis pas capable de m’exprimer haut et fort pour convaincre, je ne suis pas capable de combattre avec les armes, quelles qu’elles soient, de notre société.

« La seule chose que je peux faire et que je sais faire, c’est de me mettre à armes égales avec la nature, pour faire passer son message, à savoir l’innocence, la vulnérabilité et le besoin... Le besoin de notre attention à tous. Et espérer que ce message soit plus entendu à travers ma voix qu’à travers la simple présence de la nature. Puisque ce monde n’entend que la voix des humains. »

* Une partie (ou la totalité, je l’ignore) des occupant(e)s de NDDL ont choisi d’adopter un prénom commun (et mixte), Camille, afin de dérouter les tentatives d’identification et de starisation. Mais Élise est convoquée devant un tribunal, et donne son prénom sur le site de soutien. Camille, c’est joli aussi, mais après tout, même les vaches ont droit à un nom personnel, alors...

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LA VOIE DU CORPS

Des dizaines de milliers de personnes, parmi lesquelles des femmes âgées, sur tous les continents, étudiantes canadiennes, paysans mexicains, femmes indiennes ou africaines, choisissent - parfois comme dernier recours - d’emprunter la voie du corps qu’ont ouverte des artistes, perfomeurs et performeuses d’avant-garde (de ce point de vue, le soutien de Yoko Ono aux Pussy Riot est d’une généreuse cohérence). Ces actions, ce « répertoire de mobilisation » comme disent les sociologues, sont injustement et sottement méprisées. Elles constituent pourtant un formidable réservoir d’expériences que tous et toutes doivent découvrir, comparer, critiquer, afin que les rebelles puissent se réapproprier leurs corps dans le même mouvement par lequel ils et elles s’approprient le monde. Mais le langage du corps, du sexe, est, plus encore que les autres, piégé par le système marchand. À l’heure d’Internet et de sa profusion pornographique, et du déferlement obscène de la publicité, bien malin, bien maline, qui prétend jouer des stimuli et des refoulements sexuels sans s’emmêler les muqueuses et les neurones. Croyant choquer le bourgeois (et quel intérêt ?), on lui parle publiquement un langage qu’il parle couramment en privé et/ou dont il fait déjà commerce.

Énergie juvénile et courage physique ne suffisent pas à élaborer une pensée critique. La presse n’est ni une entité neutre ni un levier sans maître qu’il suffirait d’utiliser habilement pour faire passer son message. Et pas non plus une institution de service public ayant vocation à enregistrer et à confirmer la bonne volonté démocratique des « indigné(e)s ». Plus vite on s’en aperçoit, moins on commet d’erreurs contre son propre camp, avec ou sans maillot.

contact : guillon.claude[at]gmail.com

[1] http://observers.france24.

[2] Courrier international, 11 août 2010.

[3] Interview des Pussy Riot mars 2012 (vice.com repris sur Indymedia).

[4] Aux lectrices et lecteurs qui ne connaissent rien de mes publications, j’indique être l’auteur d’un « éloge de la sodomie » intitulé Le Siège de l’âme (Éditions Zulma), par quoi l’on comprend que je ne suis pas « choqué » par l’évocation ou la monstration de la sodomie, mais d’autant plus attentif à son emploi censément subversif.

[5] Ce vocabulaire militaire tout symbolique ne serait-il pas pour quelque chose, en plus d’une ignorance totale de la réalité politique, dans le fiasco, « militaire » pour le coup, de la manifestation où les Femen sont allées faire un gentil happening anticlérical devant des militants catholiques d’extrême-droite, lesquels les ont reçues à coups de poings, ce que n’importe quel(le) militant(e) politique aurait pu leur expliquer avant. Retourner la chose en exaltation du martyre est certes de bonne guerre, mais un peu court.

[6] Tout concourt à la « marque », internationale de surcroît, jusqu’à l’exportation sous toutes latitudes de la coiffure en couronne de fleurs, laquelle me rappelle agréablement les films de Jancso, et une petite poupée folklorique en provenance de Pologne que j’avais étant petit, mais quel intérêt ?