Avant d’y revenir ultérieurement, sous la forme qui me paraîtra la plus adéquate aux circonstances, je souhaite réagir à l’un des points particuliers de l’affaire dite abusivement des « sabotages SNCF », en réalité l’un des épisodes de la mise en place et en application des nouvelles dispositions européennes dites « antiterroristes ».
La police a souligné la présence, chez un certain nombre de personnes baptisées « membres de la mouvance anarcho-autonome », d’un petit ouvrage intitulé L’insurrection qui vient (La Fabrique éditions, 2007). Cet opuscule est signé par un « Comité invisible », que les journalistes ont eut tôt fait de rebaptiser « Cellule invisible », ce qui, dans leur imagination, évoque davantage l’obscurité des conspirations.
On pouvait lire sur le site de Libération [1], journal honnête et scrupuleux - j’entends montrer par cette appréciation que je peux moi aussi, lorsque le besoin s’en fait sentir, accoler à n’importe quel titre une formule absurde et inappropriée - un article consacré à L’Insurrection qui vient ainsi titré : « Sabotages SNCF : Le bréviaire anarchiste qui intéresse les enquêteurs ». Lequel ouvrage, selon le même site de Libération « se présente comme un manuel de l’insurrection, sabotage de lignes TGV compris ».
Qu’importe si les auteurs anonymes ne se réclament pas de l’anarchisme, puisque les policiers et leurs ministres les qualifient d’« anarcho-autonomes ». C’est une invitation à dire n’importe quoi, que les journalistes de Libération ne se font pas répéter deux fois, à condition bien entendu de dire n’importe quoi contre des inculpés placés malgré eux dans l’incapacité de répliquer.
Quant à l’accolement du terme « bréviaire », à connotation religieuse, avec l’adjectif « anarchiste », il vise à la fois à ridiculiser les activistes et à suggérer le fanatisme de type religieux de toute personne assez folle pour s’opposer à l’État et au système capitaliste.
Un « manuel de l’insurrection, sabotage de lignes TGV compris » ne devrait-il pas, en bonne logique, fournir le mode d’emploi du sabotage des dites lignes TGV ? On verra par l’extrait reproduit ci-après qu’il n’en est rien et que si « manuel » il y a, c’est bien celui de l’idée d’insurrection. Quant au sabotage des lignes TGV, si le mode d’emploi n’en est pas fourni, c’est peut-être qu’il est d’une quasi impossibilité matérielle pour des non-spécialistes, tant les risques encourus sont importants (chaque jour apportant son lot d’informations sur l’extrême difficulté d’organiser même le sauvetage de personnes victimes d’accidents involontaires sous les caténaires ; il semblerait qu’un innocent feu de branchages et sa fumée puisse suffire à provoquer un arc électrique mortel, cette information toute dissuasive étant donnée ici sans vérification).
Lorsque les journalistes révèlent à leurs lecteurs que les policiers ont « trouvé », ou mieux encore « découvert » tel ouvrage chez des personnes soupçonnées de la commission de délits, que cet ouvrage porte le mot « insurrection » et que par surcroît il est anonyme, les lecteurs sont censés comprendre immédiatement que les enquêteurs « s’y intéressent ».
On pourrait se demander pourquoi des policiers « s’intéressent » à tel livre dès lors qu’ils le prélèvent dans la bibliothèque d’une personne arrêtée, alors qu’ils auraient pu « s’y intéresser » dans n’importe quelle bonne librairie depuis un an, puisque le livre a été publié chez un éditeur connu, d’ailleurs lui-même auteur de plusieurs ouvrages, sans entraîner l’ouverture de la moindre information judiciaire sous quelque prétexte que ce soit.
Disons immédiatement que rien ne prouve que cette situation soit appelée à se prolonger. Un ami me signale avoir entendu sur RMC une voix antiterroriste suggérer que les écrits et proclamations des activistes soient traités avec la même sévérité que naguère le livre Suicide, mode d’emploi. Rappelons qu’avant d’obtenir à la réédition du livre l’application rétroactive d’une loi votée tout exprès (en 1987), les autorités judiciaires tentèrent d’accréditer la fiction selon laquelle il était délictueux pour un auteur de s’entretenir avec des lecteurs d’un livre qu’aucun texte de loi ne pouvait sanctionner. On voit que le rapprochement avec L’insurrection qui vient n’est pas sans pertinence, puisque cet ouvrage jamais encore poursuivi est en passe d’acquérir le statut de pièce à conviction, comme le remarquait son éditeur Éric Hazan à propos de l’interpellation, fin novembre 2007, de trois jeunes militants [2].
Dans ces conditions, il m’a semblé pertinent de publier, de manière toute symbolique - le texte est disponible en librairie et sur le site de La Fabrique -, un extrait de L’Insurrection qui vient (pp. 99 à 101), ce que tous les sites amis de la pensée critique seraient bien inspirés de faire également. Mieux vaut dire que cette publication n’a pas valeur d’approbation par moi de chaque phrase de ce texte, ni dans le passage cité ni dans les autres, et peut-être moins encore ne signifie l’approbation par ses auteurs de mes propres positions politiques.
Nous avons au moins en commun un ennemi, qui s’avance sous les traits idéologiques et médiatiques de l’« antiterrorisme », lequel, comme le rappelle Éric Hazan dans l’article cité plus haut, n’a rien à voir avec le « terrorisme » et tout avec ce que j’ai appelé ici-même la terrorisation du monde et de la critique sociale.
Comme on sait, les rues débordent d’incivilités. Entre ce qu’elles sont réellement et ce qu’elles devraient être, il y a la force centripète de toute police, qui s’évertue à ramener l’ordre ; et en face, il y a nous, c’est-à-dire le mouvement inverse, centrifuge. Nous ne pouvons que nous réjouir, partout où ils surgissent, de l’emportement et du désordre. Rien d’étonnant à ce que ces fêtes nationales qui ne fêtent plus rien tournent systématiquement mal, désormais. Rutilant ou déglingué, le mobilier urbain - mais où commence-t-il ? où finit-il ? - matérialise notre commune dépossession. Persévérant dans son néant, il ne demande qu’à y retourner pour de bon. Contemplons ce qui nous entoure : tout cela attend son heure, la métropole prend d’un coup des airs de nostalgie, comme seuls en ont les champs de ruines.
Qu’elles deviennent méthodiques, qu’elles se systématisent, et les incivilités confluent dans une guérilla diffuse, efficace, qui nous rend à notre ingouvernabilité, à notre indiscipline primordiales. Il est troublant qu’au nombre des vertus militaires reconnues au partisan figure justement l’indiscipline. En fait, on n’aurait jamais dû délier rage et politique. Sans la première, la seconde se perd en discours ; et sans la seconde, la première s’épuise en hurlements. Ce n’est jamais sans coups de semonce que des mots comme « enragés » ou « exaltés » refont surface en politique.
Pour la méthode, retenons du sabotage le principe suivant : un minimum de risque dans l’action, un minimum de temps, un maximum de dommages. Pour la stratégie, on se souviendra qu’un obstacle renversé mais non submergé - un espace libéré mais non habité - est aisément remplacé par un autre obstacle, plus résistant et moins attaquable.
Inutile de s’appesantir sur les trois types de sabotage ouvrier : ralentir le travail, du « va-y mollo » à la grève du zèle ; casser les machines, ou en entraver la marche ; ébruiter les secrets de l’entreprise. Élargis aux dimensions de l’usine sociale, les principes du sabotage se généralisent de la production à la circulation. L’infrastructure technique de la métropole est vulnérable : ses flux ne sont pas seulement transports de personnes et de marchandises, informations et énergie circulent à travers des réseaux de fils, de fibres et de canalisations, qu’il est possible d’attaquer. Saboter avec quelque conséquence la machine sociale implique aujourd’hui de reconquérir et réinventer les moyens d’interrompre ses réseaux. Comment rendre inutilisable une ligne de TGV, un réseau électrique ? Comment trouver les points faibles des réseaux informatiques, comment brouiller des ondes radios et rendre à la neige le petit écran ?
Quant aux obstacles sérieux, il est faux de réputer impossible toute destruction. Ce qu’il y a de prométhéen là-dedans tient et se résume à une certaine appropriation du feu, hors tout volontarisme aveugle. En 356 av. J.C., Érostrate brûle le temple d’Artémis, l’une des sept merveilles du monde. En nos temps de décadence achevée, les temples n’ont d’imposant que cette vérité funèbre qu’ils sont déjà des ruines.
Anéantir ce néant n’a rien d’une triste besogne. L’agir y retrouve une nouvelle jeunesse. Tout prend sens, tout s’ordonne soudain, espace, temps, amitié. On y fait flèche de tout bois, on y retrouve l’usage - on n’est que flèche. Dans la misère des temps, « tout niquer » fait peut-être office - non sans raison, il faut bien l’avouer - de dernière séduction collective.
[1] À la date du 13 novembre 2008.
[2] « Les habits neufs de l’ennemi intérieur », Politis, n° 1002, 15 mai 2008.
plein de textes et de vidéos sur ces histoires d’ultra-gauche se trouvent à cette adresse : http://ultragauche.wordpress.com/
Sinon, très bon post !
"Le livre comme pièce à conviction" est en effet la preuve d’un style, celui employé dans une société devenue, par éducation délibérément bradée, globalement illettrée.
Cela pourrait même prêter à sourire, si ce n’était si manifeste d’une société qui s’avance, toute bottée, où les procès se résumeront, en effet, à ne produire que LA "pièce", le livre, preuve que des gens ont l’audace encore de lire ou même seulement de posséder chez eux des livres. Et un procureur peut déjà aujourd’’hui, sans trop de risques en effet, et en toute innocence, en quelque sorte, produire une telle "pièce", assuré qu’il est que personne ne "perdra" le temps de même la consulter, si ce n’est la couverture peut-être, gage, en soi, que tout y est déjà contenu sans autre forme de procès, puisque la conviction est déjà faite et n’a plus même besoin d’avoir à se justifier.
Il suffit de l’entendre, en effet, s’exprimer sur les images fortes d’un État, d’une société mis en danger par des idées, qui plus est des idées propagées par des enfants de "familles non défavorisées". Et là réside le scandale, car ils n’ont pas même d’excuse, de justification victimaire à produire et qui fait vendre. "Autonomes", ils le seraient en ce qu’ils n’auraient pas même besoin de la compassion, cette colonne vertébrale de notre "société", sans laquelle on se demanderait ce qui pourrait vraiment fonctionner. Les pauvres qui attendent leur train pour se rendre, en rangs serrés, payer leur soupe quotidienne, ont le droit de leur cracher dessus. Peut-être, même faudrait-il, à cette occasion, rétablir la lapidation ou le lynchage.
S’y emploient quelques plumitifs de service, les uns s’affublant du titre de "chercheur" (en chaussettes sales sous les lits, peut-être), et d’autres de "journalistes", tous se targuant de diffuser des informations, qu’ils auront recueillies dans ce que l’ON aura eu la bonté de leur livrer, le tout, évidemment, avec le même souci de la lecture, de la vérification, de la défense des libertés constitutionnelles, puisque ces braves collaborateurs prendront le soin, au passage, de valider la thèse de la culpabilité de ces personnes interpellées.
Le tout premier article de la revue "Relectures", s’ouvrait, il y a un an, sur cette citation :
« Pour imposer définitivement l’économie, son éthique du travail et de l’avarice, il avait fallu au cours du XVIIème siècle interner et éliminer toute la faune des oisifs, des mendiants, des sorcières, des fous, des jouisseurs et autres pauvres sans aveu, toute une humanité qui démentait par sa seule existence l’ordre de l’intérêt et de la continence. La nouvelle économie ne s’imposera pas sans une semblable sélection des sujets et des zones aptes à la mutation. »
Le texte n’évoquait nul sabotage, nul terrorisme, il s’agissait d’une lecture d’une pièce de théâtre de Jean Giraudoux, commentée sous l’angle de l’actualité.
Une note en bas de page, toutefois, signalait d’où la citation était extraite : de ce fameux livre "L’insurrection qui vient" signé du Comité invisible. Le "Contre-journal" de Libération, journal honnête et scrupuleux, qui reprend souvent des articles de Relectures (exemple ici), ne s’était pas ému de citer un site qui reprenait naturellement des citations de ce dangereux opuscule, comme s’il s’agissait de n’importe quel livre...
Mais aujourd’hui, voici que ce livre banal devient, en effet, une pièce à conviction juridique et médiatique.
Cornelius Castoriadis parlait de la montée de l’insignifiance, il faudrait maintenant parler de la montée de l’inconséquence. Et relire, sur l’affaire qui nous préoccupe actuellement, le meilleur pamphlet qui se puisse sans doute trouver : les « Considérations sur l’assassinat de Gérard Lebovici ».