De la révolution, chap. VI.

LE FIN MOT DE L’HISTOIRE

dimanche 25 mai 2008.
 
On trouvera ci-dessous le sixième chapitre de mon livre De la révolution. 1989 : l’inventaire des rêves et des armes (Éditions Alain Moreau, 1988 ; épuisé).

Où la nouvelle philosophie vient au secours de la nouvelle droite pour annoncer la fin de l’histoire. - 1989, de la célébration comme occultation. - La république tire sur le peuple (1848-1871). - Un sens giratoire ? - Le mensonge d’octobre. Lénine : « un Robespierre qui a réussi ». - Le silence des anarchistes. - À propos de la pesanteur stalinienne : le symptôme Manouchian. - De la difficulté de choisir son camp.

1.

La bonne nouvelle que le capitalisme est d’origine génétique venait d’outre-Atlantique. Les propriétaires des brevets avaient trouvé dans la Nouvelle droite assez de revendeurs en franchise. Il s’annonçait dans le commerce des idées une invasion du fast mind, dont la prolifération des fast food avait offert un inquiétant avant-goût. Quelques intellectuels y virent l’occasion d’une saine émulation démocratique. Ils lancèrent, campagne publicitaire à l’appui, la « Nouvelle philosophie ». Ignorant tout de la hiérarchie sexuelle des chiens de prairie, ils prétendaient, en revanche, pour l’avoir infiniment approuvé, en savoir long sur le stalinisme. Nouvelle philosophie des Glucksmann, Lévy et consorts, contre « nouvelle synthèse » de Wilson, relayée par les Christen et Benoist, l’affrontement promettait d’être rude. Finalement, on se partagea le marché, le plus aimablement du monde.

Quelques confrontations publiques suffirent à noyer dans une irrémédiable confusion les points de désaccord. Dans son Catalogue du prêt à penser [1], Serge Quadruppani suppose justement que si les nouveaux philosophes ont peu combattu la Nouvelle droite, c’est par crainte de se trouver avec elle trop d’idée communes. Il en est une, et de taille, qu’il est aisé d’identifier : la fin de l’histoire.

Raillant les économistes pour lesquels, si les institutions féodales étaient artificielles, celles de la bourgeoisie sont toutes naturelles, Marx écrit : « Ainsi il y a eu de l’histoire, mais il n’y en a plus. » C’est très exactement le message des nouveaux philosophes, et avec eux de l’idéologie économiste moderne.

Marx pense que « les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas de leur propre mouvement, ni dans des conditions choisies par eux seuls, mais bien dans les conditions qu’ils trouvent directement et qui leur sont données et transmises ». Or, pour faire l’histoire, les hommes doivent se libérer de son poids. « La tradition de toutes les générations mortes pèse comme un cauchemar sur le cerveau des vivants. Et même quand ils semblent occupés à se transformer, eux et les choses, [...] c’est précisément à ces époques de crise révolutionnaire qu’ils appellent craintivement les esprits du passé à leur rescousse, qu’ils leur empruntent leurs noms, leurs mots d’ordre, leurs costumes [2]. » La sociobiologie ne s’attarde pas à de telles subtilités dialectiques ; il n’y a jamais eu d’histoire pour elle, puisqu’il n’a jamais existé d’hommes pour la faire. Les organismes vivants, que l’on désigne abusivement par ce vocable, sont de simples porteurs des programmes génétiques qu’ils mettent plus ou moins d’habileté à traduire en institutions, comme le salariat et les agences matrimoniales. L’« homme » reste sans doute libre de se tromper et de souffrir s’il s’écarte du programme ; c’est sa seule liberté. Les nouveaux philosophes, eux, se servent de l’histoire pour en décréter la fin.

« Cette fin de l’histoire on la connaît, elle existe très concrètement, c’est le capitalisme tout simplement, la plus raffinée et la plus subtile des formes de maîtrise inventée par l’Occident. Nous vivons la fin de l’histoire parce que nous vivons dans l’orbe du capitalisme continué. [...] Je crois bien en un sens qu’il n’y a plus d’alternative progressiste au capitalisme. Que c’est une idée, non pas d’artiste, mais de rêveur réactionnaire et d’irresponsable que de miser sur une alternative radieuse dont l’apparent manichéisme ne fait que masquer le plus redoutable des désirs d’ordre. Mettons qu’il faille dire aujourd’hui "capitalisme ou barbarie". »

Bernard-Henri Lévy, l’auteur de ces propos [3], fut, avec André Glucksmann, le nouveau philosophe le plus adulé des médias. Sa physionomie de vieil adolescent inquiet lui assurait les suffrages des admirateurs du « nouveau romantisme », autre sous-produit culturel, dont le destin commercial fut plus misérable. Deux ans plus tard, Lévy, qui se proclame désormais « libéral-libertaire », comme Alain de Benoist, qualifie l’abolition de l’État de « fantasme nazi » ! « Combien de Cambodgiens, combien de camps et de charniers, combien d’épaves et de suppliciés, vous faudra-t-il encore pour consentir à entendre », interroge-t-il [4] ? Et combien de crétins de sa trempe pour faire accroire que les nazis ont jamais eu l’intention d’abolir l’État, que les boat people sont victimes de la pensée de Bakounine ?

Le passé marche donc contre l’histoire, fort bien, mais peut-on faire plus court ? Assurément, et Guy Lardreau s’y emploie : « À chasser vraiment tout réalisme, à tenir jusqu’au bout qu’il n’y a que de l’histoire, il faudrait tenir qu’il n’y a que du présent, que le passé n’existe pas. Et telle est bien notre thèse "ésotérique", si j’ose dire [5]. » Donc, plus il y a d’histoire, moins il y a d’histoire ! Les non-initiés auxquels cet ésotérisme pataphysique aurait donné la migraine peuvent toujours essayer de rebrousser chemin pour rassembler leurs souvenirs, ils se heurteront à nos gendarmes philosophes. On ne passe pas ! Il n’y a plus de passé, plus de mémoire possible. On voit ce que cette thèse a de radical, quand les camarades de Jambet et Lardreau s’escriment encore à falsifier, censurer, omettre... De quoi garder souvenir, demandent-ils ? Le passé ? Ce sont « des noms ».

Et pourquoi oublierais-je quand je n’y suis pas contraint ? Oublier, renoncer, il y a des camps pour ça, en Chine et ailleurs. La haine qui faisait briller son regard, le prisonnier la tiendra demain pour une illusion d’optique. Il trouvera un accommodement sous les coups, les slogans, les médicaments. Ce que l’on veut lui arracher, c’est cela : la mémoire. Les nouveaux philosophes pensent ici comme les bourreaux qu’ils affectent de dénoncer.

Que l’on oppose deux « libéraux-libertaires », un Lévy judéité en écharpe, un Alain de Benoist, eugénisme dans la poche : il s’embrassent [6].

-  Lévy : Je n’ai jamais dit que biologie égale fascisme. J’ai dit que tous les génocides récents [...], sont liés précisément au rêve sur lequel M. de Benoist était d’accord tout à l’heure : le règne d’une surhumanité. [...]

-  A. de Benoist : Je désavoue tous les génocides.

-  Lévy : Tous les génocides ?

-  A. de Benoist : Tous les génocides.

-  Lévy : Alors, nous sommes d’accord !

2.

On peut visiter le mausolée de Lénine ou celui de Mao ; la momie de Ramsès II fut accueillie en France avec les honneurs dus à un chef d’État ; même la tête de Ravachol est conservée. Mais Saint-Just ? et Marat ? Puisqu’il faut, paraît-il, des mythes pour structurer l’imaginaire social, c’est la Révolution tout entière que l’on plonge dans le formol.

« Un pays comme la France vit sur une tradition aujourd’hui établie, celle de la Révolution française. C’est un acquis. La Révolution n’est pas à l’ordre du jour en France parce que la grande Révolution a eu lieu [7]. » Louis Mermaz, historien et ex-président socialiste de l’Assemblée nationale, définissait en 1983 le rôle assigné par la social-démocratie la révolution de 89 : un vaccin dont la validité permanente dispense de tout rappel, autre que folklorique. Ajoutant au nom des socialistes : « Toute notre démarche dans la France d’aujourd’hui est de faire en sorte qu’il n’y ait pas de révolution », Mermaz a le mérite de la clarté, mais pas celui de l’originalité. Un Kautsky signifiait pareillement son congé à l’histoire, qui estimait que la révolution bourgeoise a rendu possibles des formes d’États qui « portent en eux le germe d’un perfectionnement permanent [8] ».

Mermaz détaille le mensonge embarrassé du socialisme bourgeois sur ses origines : « Dans une révolution, dit-il, il y a toujours deux aspects : celui, inacceptable, du déchaînement des passions, des violences, des instincts impurs [sic], et celui du résultat lui-même de la révolution. Une révolution ne sera jamais un bien en soi. On ne peut qu’être contre de ce point de vue. La seule constatation que l’on puisse faire est qu’il y a eu des révolutions et donc qu’il y a eu des causes. La Terreur était-elle évitable ? lui demande-t-on. Oui, absolument. Ce n’est pas tomber dans la sensiblerie que de dire qu’on aurait pu faire la même chose sans couper de têtes. » À ce degré de densité, la confusion a de quoi donner le vertige ! C’est qu’au fond, même cette grande révolution dont ils nous rebattent les oreilles, c’est une de trop ! Le voeu qu’ils formulent rétrospectivement, Robespierre s’en moquait déjà en 1792 : « Une révolution sans révolution. » Et en effet, voilà qui serait des plus commodes, une histoire dont déjà le commencement est le début de la fin et dont on décrète en sus que les épisodes sont si peu conformes aux bonnes manières qu’ils sont frappés d’irréalité, comme on frappe un immeuble d’alignement. Il y aurait donc le déroulement de la révolution, puis par une espèce de rupture soudaine, son « résultat », qui ne résulterait de rien, mais que l’on constate et que l’on revendique. A chercher mieux, on supposera même que la révolution a des « causes », lesquelles ne déterminent pas davantage son déroulement que celui-ci n’a induit le résultat.

Selon Mermaz, la Terreur aurait consisté à couper des têtes, c’est faux et il le sait. La Terreur est une méthode de gouvernement qui a frappé en majorité les gens du peuple, et souvent d’autant plus durement qu’ils appelaient eux-mêmes de leurs voeux la répression des aristocrates, des accapareurs, voire des députés bourgeois. La Terreur a momentanément écrasé l’aristocratie, elle a par la suite, et pour longtemps, réduit le peuple au silence. De quoi Mermaz parle-t-il quand il assure qu’on aurait pu faire la même chose sans guillotine ? De cette affirmation, qui en toute hypothèse apparaît bien hasardeuse, on retiendra que le socialiste tient à atténuer l’image sanguinaire de 89. C’est au prix d’une contradiction supplémentaire, puisqu’il vient d’affirmer qu’une révolution connaît « toujours » le déchaînement des « instincts impurs ». C’est sur la violence révolutionnaire seule, dont il parle comme un bigot de la passion amoureuse, qu’il porte un jugement moral, et non sur ses causes. Oublions les causes ! La révolution sans révolution, dont les jacobins comme les enragés ont bêtement manqué l’occasion, le parti socialiste en reprend le flambeau. « Nous voulons faire des réformes de structure, économiques, sociales, mais par la voie des élections, par la voie parlementaire, en acceptant l’alternance, en considérant que ce que nous faisons a un caractère irréversible, non pas parce que nous le décrétons, mais parce que cela correspond à l’évolution des moeurs et de la société. » La droite revenue au pouvoir se chargea de ridiculiser cruellement l’irréversibilité des réformes, pourtant timorées, des nouveaux modérantistes. Il serait injuste, au demeurant, de soupçonner les socialistes d’une non-violence de principe. Mitterrand ayant sur la conscience son content de guillotinés, Algériens il est vrai, la peine de mort fut bien abolie en France, et c’est sans doute ce que Mermaz cherche à rappeler en faisant de la triste machine l’incarnation de la violence populaire. Mais c’est elle seule, la violence du peuple, qui fait horreur aux bureaucrates. C’est elle qui caractérise à leurs yeux, et c’est un peu court, toute révolution. C’est elle encore que l’on conjure par cette formule : faire en sorte qu’il n’y ait pas de révolution. « À l’intérieur de l’État démocratique, il n’y a plus de place pour la lutte armée - lorsque la démocratie est bien assurée - pour régler les conflits de classes. Ceux-ci sont résolus de manière pacifique par la propagande et le scrutin. » Ce n’est plus Mermaz, c’est Kautsky qui parle, et il ajoute ce que l’autre n’ose dire : « Le capital peut avoir besoin d’être protégé contre les atteintes à la propriété par les lumpenprolétaires, voire de temps à autre contre les accès de désespoir de quelques couches de travailleurs que l’arrogance capitaliste a précipités dans une indicible misère [9]. » Ces précisions éclairent utilement la « tradition républicaine » sur laquelle Mermaz « appuie » sa démarche réformiste. En effet, l’espace laissé vacant par le peuple en armes est bien vite occupé par l’armée et la police. Le massacre du Champ-de-Mars en 1792 est le premier d’une longue série où les républicains ont bonnement fusillé des gosses, des femmes et des hommes. Il faut les voir au mur des Fédérés et dans les salles de congrès, endosser, le temps d’un sanglot romantique, la blouse de l’ouvrier que leurs pareils ont assassiné. La « tradition républicaine », c’est en même temps qu’un avertissement aux révoltés de demain, la mémoire des massacreurs. Gustave Lefrançais en dresse le bilan pour 1848 dans ses Souvenirs d’un révolutionnaire [10] : « Environ quinze mille hommes morts ou blessés dans les deux camps ; la chasse à l’homme organisée ; une partie de Paris dénonçant l’autre ; les haines les plus farouches déchaînées entre l’armée, la mobile et les ouvriers, dont les blessés s’invectivent jusque sur leurs couches d’hôpital ; l’embastillement de milliers de prisonniers grouillant et étouffant dans la boue des casemates ; l’état de siège indéfini ; les conseils de guerre en permanence pour envoyer au bagne, ou même à l’échafaud, les plus énergiques combattants des barricades ; la transportation en masse, sans jugement, des simples suspects, votée d’enthousiasme par les "représentants du peuple" : tel est le bilan de quatre mois de gouvernement des républicains. Qu’aurait pu faire la plus exécrable des monarchies ? »

En 1871, ce sont les Versaillais qui incarnent la « tradition républicaine », c’est tout dire. Et Zola, la grande conscience démocrate, écrit le 19 avril : « On a commencé à établir les échafaudages pour le démontage de la colonne Vendôme. [...] Espérons que Versailles agira avant qu’on ne commette cet acte de vandalisme [11]. » Versailles agit, et même un peu rudement : « Paris est las des meurtres. Il trouve qu’on a fusillé bien du monde. Non pas qu’il plaigne les membres de la Commune. Mais il prétend que, dans le tas, il s’est trouvé des innocents, et qu’il est vraiment temps que chaque exécution soit au moins précédée d’un bout d’instruction sérieuse (lettre du 1er juin). » Il y a bien en effet quelque chose qui ressemble à de l’excès, assez au moins pour réveiller les susceptibilités nerveuses de la cité [...]. Paris entend reprendre sa vie ordinaire [...]. Il patientera bien quelques jours ; mais déjà, à son attitude froide, on sent qu’il est prêt d’être ingrat ». Zola ajoute : « Je n’approuve pas, je constate. » Tout ne va pas si mal, puisqu’il pouvait écrire le jour précédent : « Le temps était superbe ; les femmes rassurées, souriantes déjà, se promenaient en tenant des enfants à la main. Une grande émotion m’a pris en face de cette résurrection de mon cher Paris. Mais il ne peut périr ! le bain de sang qu’il vient de prendre était peut-être d’une horrible nécessité, pour calmer certaines de ses fièvres. » Pour être répugnante, la métaphore est assez juste ; la bourgeoisie républicaine a su provoquer un bain de sang chaque fois qu’il était nécessaire, comme elle envoyait ses goutteux prendre les eaux.

3.

L’économisme de Marx lui a fait voir l’histoire comme une évolution inéluctable vers la société d’abondance où pourra se réaliser le communisme. La classe ouvrière incarne le prolétariat et se trouve investie de la mission de réaliser l’histoire, mais elle ne peut le faire qu’à la condition que la bourgeoisie industrielle ait eu le temps de développer au maximum les forces productives. Cette conception, en vertu de laquelle Marx attendait la révolution là où elle n’eut pas lieu, explique aussi qu’il ait tu ses critiques sur le système parlementaire bourgeois, auquel les marxistes allemands collaboraient activement. Domela Nieuwenhuis remarque dans Le Socialisme en danger [12] que Marx a laissé croire jusqu’à sa mort que le programme du Parti ouvrier allemand adopté en 1875 avait son aval, alors qu’il le critiquait férocement dans un texte qu’Engels n’a révélé que seize ans après sa rédaction ! Ce faisant, il cautionnait publiquement ce qu’il qualifiait en privé de « litanie démocratique », qu’il était de son devoir « de ne pas accepter, même par un silence diplomatique » [sic].

Paradoxalement, Marx faisait confiance au capitalisme pour assurer la concentration des prolétaires et l’universalisation de leur condition, mais sous-estimait son intérêt et sa capacité à étendre inégalement son emprise sur le monde et à faire adopter par ceux qu’il prive de leur humanité la plupart de ses mythes constitutifs. Au nombre de ceux-ci, l’idée d’un « progrès » de la condition humaine, lié mécaniquement au perfectionnement des techniques, que le marxisme (comme d’ailleurs l’anarchisme) a contribué à répandre en le faisant coïncider avec l’espérance millénariste.

Tout ce que nous savons de l’histoire fait douter qu’elle ait une finalité. Seul l’effort humain lui donne un sens, un souffle fragile, que des milliards de poitrines ne suffisent pas à rendre assuré. Il y a tant d’hommes agissant de par le monde et tant de contraintes inattendues sur leur volonté, que le maelström des actions individuelles entraîne souvent un résultat que la plupart regardent avec surprise. Il y a le hasard, qui comme on le sait est un jeu de dés. Ce sont les hommes qui agitent le cornet et lancent les cubes, mais ils ne peuvent prévoir le résultat à coup sûr. L’incertitude est une dimension humaine. Le souvenir des échecs, des humiliations chaque jour ravivées, impose finalement l’idée d’une fatalité du malheur. Pourtant, il est aussi absurde de supposer des Parques [13] ricanantes, emmêlant et tranchant à plaisir les fils du bonheur humain, que d’imaginer que chaque défaite du mouvement communiste le rapproche de l’âge d’or. Bientôt deux mille ans d’histoire, de sang et de plaisir, et l’homme ne saurait rien faire de lui-même qu’un reflet des objets qu’il a créés ! Pour triompher de l’aspiration à la vie réelle, ce mensonge doit occuper la totalité de l’espace et du temps. Pour inventer, quant à elle, sa propre poésie, la révolution sociale du XXIe siècle doit retrouver la mémoire.

La théorie permet de prévoir et de prévenir ; elle n’est pas un art divinatoire. Elle se frotte à toutes les sciences pour leur emprunter ou les combattre ; elle n’est pas elle-même « scientifique ». C’est un parti pris armé.

Comme l’humanité, la théorie révolutionnaire a grand besoin d’une révolution. Alors seulement, elle se réalisera et révélera ses lacunes et ses erreurs. Elle ne deviendra obsolète dans sa forme actuelle (le présent livre par exemple) que défaite et vécue par tous.

Plutôt que de prédire l’avenir de l’homme, le mouvement communiste agit en sorte qu’il y ait des hommes et que subsiste une terre (ou des étoiles) pour les porter. La révolution est le projet nécessaire à tous les autres, celui qui les rend possibles.

Lorsqu’elle recommande de faire « table rase du passé », L’Internationale exprime subjectivement l’exigence d’un bouleversement radical, mais réellement c’est le programme de la contre-révolution et l’un de ses moyens qu’elle popularise. On l’a vu commencé d’être réalisé par ladite Révolution culturelle maoïste. Je préfère considérer la révolution - étymologiquement - comme une relecture du passé de l’homme et de ses aspirations.

4.

Certains virus se transforment sous l’action des antibiotiques et développent des souches résistantes. Il est des mensonges historiques tout aussi robustes et capables d’adaptation. Le mensonge sur l’Octobre rouge est de ceux-là. C’est d’abord la fable d’une révolution victorieuse. Les bolcheviks, qui étaient effectivement les vainqueurs de la révolution, se chargèrent de la répandre partout, et d’abord dans le mouvement ouvrier international où elle tint lieu d’évangile quatre décennies durant. Vite rassurée sur la qualité de l’ordre qui régnait à Moscou, la bourgeoisie reconnut le régime (1925) et l’histoire officielle de sa fondation. Le « Pays-phare-de-la-liberté » devint ainsi pour les républiques bourgeoises un efficace repoussoir, tout en conservant sa capacité de fascination. Loin de se dissiper, la confusion qui en est résultée se perfectionne encore aujourd’hui.

Lorsqu’il exonère le mensonge bolchevik des excès staliniens, Gorbatchev en purifie le noyau originel et le place hors d’atteinte de la critique historique. Devant une telle « perestroïka », tant de « glasnost », qui songerait à réclamer à un léniniste d’aussi bonne compagnie la réhabilitation des victimes de Lénine lui-même, de Trotski et de l’Armée rouge ?

Avant d’examiner dans le détail les indices qui attestent la persistance du mensonge bolchevik et quelques-unes de ses conséquences, je veux m’arrêter sur un texte publié en janvier 1920 dans la revue Scientia, puis sous forme de brochure à la « librairie du parti socialiste et de L’Humanité [14] ». Son auteur, Albert Mathiez, disciple iconoclaste de l’historien officiel Aulard, y chante la gloire de Lénine, un « Robespierre qui a réussi ». Ce n’est pas tant le mouvement de balancier théorique, par lequel 1789 sert à justifier 1917 et vice et versa, qui frappera le lecteur, que les termes qu’emploie Mathiez. Il a défendu Robespierre contre l’école « dantoniste » d’Aulard, il adhérera au parti communiste, et voici que ses propos semblent un réquisitoire « exagéré » contre la Terreur jacobine-bolchevik ! Précieux témoignage donc, non seulement sur l’évolution de l’interprétation de la Révolution française et son usage idéologique, mais d’abord sur ce que les admirateurs du parti bolchevik sont prêts à divulguer et à assumer, alors que la révolution russe n’est vieille que de deux ans et que le pire de la répression est à venir [15].

« Jacobinisme et Bolchevisme sont au même titre deux dictatures, nées de la guerre civile et de la guerre étrangère, deux dictatures de classe, opérant par les mêmes moyens, la terreur, la réquisition et les taxes (p. 3). »

« Les deux dictatures s’appuient sur les classes inférieures, mais elles sont conduites par des transfuges des anciennes classes dirigeantes (p. 4). »

« Les deux dictatures, la française et la russe, sont évidemment réalistes. Elles n’hésitent pas, dans l’intérêt du salut public, à violer ouvertement les principes mêmes dont elles se réclament (p. 6). »

« Robespierre et Lénine avaient exigé la suppression de la peine de mort. Au pouvoir, ils font du dernier supplice un moyen de gouvernement. Ils avaient réclamé la liberté de la presse et ils suppriment les journaux de l’opposition. Bref, la fin justifie les moyens et absout les contradictions. La fin, c’est dans les deux cas le bonheur des masses (p. 7). »

« Ce serait une erreur de croire que les comités bolchevistes qui administrent les usines ou qui contrôlent la production agricole, sont souverains. La République des Soviets est à l’heure actuelle aussi centralisée, aussi bureaucratique que l’était la République jacobine (p. 9). »

« Les Bolchevistes, plus ingénieux, ont divisé la population en quatre catégories pour le droit au ravitaillement. Les suspects ne reçoivent qu’un demi ou un quart de ration. Moyen efficace et terrible pour se constituer une clientèle (p. 13) ! »

« L’ouvrier [russe] considère l’usine comme sa chose. Il travaille le moins possible. La Révolution est interprétée par lui comme le droit à la paresse (p. 19). [...] Lénine n’hésite pas à préconiser le travail aux pièces et même l’application du système Taylor que les syndicalistes d’Occident considèrent comme un servage (p. 20). »

« Jusqu’ici, [les Bolchevistes] n’ont pas encore éprouvé le besoin, comme leurs devanciers, de remplacer l’ancien culte par un nouveau adapté à leur politique, mais ils sont déjà sur la voie qui y conduit (p. 20). »

« L’histoire jamais ne se répète exactement. Mais les ressemblances que notre analyse a relevées entre les deux grandes crises de 1793 et 1917 ne sont ni superficielles ni fortuites. Les révolutionnaires russes imitent volontairement et sciemment les révolutionnaires français. Ils sont animés du même esprit. Ils se meuvent au milieu des mêmes problèmes dans une atmosphère analogue (p. 22). »

5.

Les nouveaux philosophes ont renié les cultes de Lénine et de Mao et tiennent à le faire savoir. À lire les âneries qui fourmillent dans leurs écrits, on se demande si ces anciens dévots ont l’esprit dérangé ou s’ils accusent leurs anciens maîtres de tous les maux pour mieux offrir l’image d’un repentir très sincère. Glucksmann dame le pion au plus obtus des historiens anticommunistes, en affirmant que « La Russie bolchevique a inventé les camps [16] ». Si les révolutionnaires russes ont été contraints d’« inventer » les camps, c’est au sens archéologique du terme : découverte et étude d’un site. Certains d’entre eux, socialistes-révolutionnaires de gauche et anarchistes, ont eu le privilège de vérifier l’imbécillité du Glucksmann : déportés par le régime tsariste, ils le furent à nouveau par le parti bolchevik. Le bagne des îles Solovietski, où Ivan le Terrible aimait envoyer ses adversaires finir leurs jours, fut rouvert à cet effet.

Lévy surenchérit : le père des camps, ça n’est pas Lénine, c’est Marx ! Non content de s’aviser du caractère autoritaire du marxisme cent trente ans après Bakounine, Lévy décrète que « sans marxisme pas de camp ». Deux cents ans avant la naissance de Marx, le tsar Ivan IV faisait donc du marxisme sans le savoir. Que l’histoire est une belle chose racontée par ces petits-maîtres-là ! Lévy tient à tirer tout le parti possible de la nouvelle : « Pas de camps sans marxisme disait Glucksmann. Il faut ajouter : pas de socialisme sans camps, pas de société sans classes, sans sa vérité terroriste [17]. »

La vérité sur l’URSS ? Nous la connaissons, dit Lévy, depuis Koestler et Camus, Rousset et Merleau-Ponty [18]. C’est-à-dire en gros depuis les années 1950. La vérité, qui n’a qu’un lointain rapport avec les bouffonneries des Lévy-Glucksmann, était connue trente ans plus tôt, mais il aurait fallu un peu de bonne volonté à nos philosophes pour la lire entre les lignes de la propagande marxiste-léniniste.

La Révolution de 1917 suscita espoir et sympathie dans le mouvement libertaire français. D’ailleurs, hormis les anarchistes et les syndicalistes révolutionnaires, il ne se trouvait guère de tendances pour approuver le mouvement russe. À quelques exceptions près, les anarchistes renoncèrent à formuler des critiques trop virulentes contre le pouvoir bolchevik, qu’ils acceptaient ainsi d’identifier à la révolution elle-même. Cette attitude se prolongea jusqu’en 1920 et Sébastien Faure la résume bien : « En ce qui concerne la dictature, je m’étais personnellement promis de n’en rien dire, tant j’avais le désir de ne pas prononcer une parole, de ne pas écrire une ligne qui pût être prise pour une désapprobation [19]. » Cette mansuétude s’expliquait par le souci de ne pas apparaître comme des saboteurs ou des complices des puissances alliées qui menaçaient la Russie. Elle s’explique aussi, mais dans une très faible mesure, par la difficulté entretenue par la censure bolchevik de recueillir des informations fiables. Sur place, les anarchistes russes étaient aux premières loges pour juger des bienfaits de la dictature sur le prolétariat. En avril 1918, après la signature du traité de Brest-Litovsk qui abandonnait à l’Allemagne plus d’un quart des terres russes cultivables et de la population totale du pays et que les anarchistes avaient combattu, la Tcheka donna l’assaut à vingt-six locaux anarchistes de Moscou. Certains groupes de Gardes noirs libertaires résistèrent les armes à la main. Il y eut quarante tués et blessés parmi eux, et plus de cinq cents arrestations [20]. Le journal La libre voix du travail, qui critiquait le « capitalisme d’État » bolchevik, fut interdit comme devaient l’être par la suite toutes les publications d’opposition. La répression culmina en 1921, avec l’écrasement par Trotski de la Commune de Cronstadt et de l’insurrection makhnoviste. Ceux parmi les anarchistes qui avaient cédé à l’appel du pouvoir et collaboré avec le Parti ne furent pas épargnés. En 1925, le sort de la plupart d’entre eux était scellé : emprisonnés, détenus en asile psychiatrique (déjà) ou simplement assassinés. Archinov lui-même, ami et compagnon de lutte de Makhno, mais brouillé avec l’ensemble du mouvement libertaire, rallia le Parti en 1931. Il fut exécuté en 1937 pour avoir voulu « restaurer l’anarchisme en Russie » !

L’ambiguïté de l’attitude anarchiste vis-à-vis des bolcheviks eut des conséquences dramatiques en Ukraine durant la Makhnovchtchina. Pour repousser les troupes des généraux blancs Denikine et Wrangel, les bolcheviks s’allièrent aux paysans insurgés et menèrent un habile ballet diplomatique qui leur permit, le danger blanc écarté grâce à l’action des anarchistes, d’écraser le mouvement populaire. Makhno et l’ensemble des anarchistes russes eussent pu faire leur profit du conseil de l’ataman Grigoriev, chef de guerre ukrainien très populaire : « Batko ! [Père] Pourquoi tu t’occupes des communistes ? Tape-leur dessus [21] ! »

Chassé de Russie, Makhno retint la leçon et encouragea les anarchistes espagnols à en tirer les conséquences en évitant de s’allier aux partis politiques en général et aux staliniens en particulier : « Ils trahiront fatalement leurs alliés et la cause même de la révolution et deviendront les pires des despotes » (1931). Le mythe du front uni antifasciste, le souci de préserver des contacts avec le seul pays fournisseur d’armes, une certaine générosité naïve à l’égard d’adversaires se réclamant de la révolution, et l’incapacité de trop d’anarchistes à poser clairement le problème du pouvoir, concoururent à embarrasser le mouvement libertaire dans ses rapports avec l’URSS et les staliniens espagnols. La Confédération nationale du travail (CNT) et la Fédération anarchiste ibérique (FM) laissèrent sans réagir chasser Andrès Nin (marxiste antistalinien) du ministère de la Justice. La persécution des trotskistes, peu nombreux, annonçait la liquidation générale de la révolution. Les anarchistes officiels ne voulurent pas le voir. En octobre 1936, onze ans après que les mouvements populaires à caractère communiste et libertaire eurent été noyés dans le sang en Russie, trois délégués anarchistes espagnols participèrent à Moscou aux célébrations de la révolution d’Octobre. Ils devaient leur carton d’invitation, non à une soudaine sympathie de Staline pour l’anarchie, mais au fait que la CNT était forte d’un million de membres (quand le PC et le syndicat UGT n’en comptaient pas le quart), qu’elle avait trois ministres en Catalogne, trois à Madrid, et qu’elle contrôlait une grande partie du front. Seuls anarchistes libres à Moscou, les délégués espagnols n’eurent pas un mot de protestation contre l’emprisonnement de leurs compagnons russes.

En mai 1937, les staliniens et la bourgeoisie catalane montèrent une provocation pour en finir militairement avec la gauche révolutionnaire (anarchistes et néo-trotskistes du POUM). Ils tentèrent d’investir le central téléphonique de Barcelone occupé par les travailleurs de la CNT. La ville connut trois jours de barricades et d’affrontements sanglants. Si, dans les combats, les révolutionnaires de diverses tendances firent cause commune pour résister à l’offensive stalinienne, à Madrid la Fédération locale des groupes anarchistes et les Jeunesses libertaires cosignaient un communiqué avec le PC et les socialistes : « Le Front populaire de Madrid [...] avertit qu’il ne veut pas même s’arrêter à examiner des événements aussi exécrables car il a une confiance illimitée dans le gouvernement ; il approuve d’avance les décisions que celui-ci prendra, tenant compte qu’elles seront inspirées par les intérêts supérieurs de la patrie envahie et de la république et de la révolution attaquée [22]. » De son côté, Frente Libertario, organe des milices de la CNT sur le front de Madrid, écrivait dans le plus pur style stalinien : « En Espagne, il n’y a qu’une seule autorité : le gouvernement élu par le peuple. Ceux qui se rebellent contre lui et n’accomplissent pas ses ordres, agissent à leur propre bénéfice, sont des complices de Hitler, de Mussolini et de Franco ; il faut les traiter inexorablement. » Les envoyés du Guépéou, aidés des staliniens espagnols, appliquèrent ce mot d’ordre à la lettre. Ils enlevèrent et détinrent dans des prisons clandestines des militants d’extrême gauche qui y furent torturés. L’anarchiste italien Camillo Berneri, hostile à la collaboration anarchiste au gouvernement, fut assassiné, comme de nombreux autres. La promiscuité démocratique, policière et républicaine avait laissé ces anarchistes si stupides qu’ils « approuvaient d’avance » les assassinats politiques, le leur y compris [23]. On leur faisait observer que l’occupation des terres et des usines, leur autogestion par le peuple pourraient bien à la longue inquiéter les capitalistes étrangers. Si ce n’avait déjà été un fait accompli, on aurait pu agiter la menace d’une intervention italienne ou allemande... Il fallait convenir que l’Espagne offrait l’image d’un pays en proie au désordre, pour ne pas dire à la révolution. Les anarchistes officiels en convinrent, ils convinrent de tout. Une fois goûtée, la raison d’État leur monta à la tête, jusqu’à l’abrutissement. La CNT contribua ainsi à la réalisation du programme commun à Franco et à Staline : éviter à tout prix la victoire d’une révolution authentiquement communiste.

6.

La chance des staliniens français, ce fut de pouvoir rajeunir le mythe bolchevik dans la résistance antifasciste. Le PCF put ainsi opérer, sur ordre de Staline, un virage nationaliste qui le mena au gouvernement en 1946, sur un score électoral jamais égalé depuis. Un pacte de non-agression idéologique tacite l’unit désormais aux gaullistes. Il ne sera pas question d’un autre pacte, germano-soviétique celui-là, qui retarda quelque peu l’entrée en résistance du parti, pas plus que du fâcheux épisode des négociations avec l’occupant à propos d’une éventuelle reparution officielle de L’Humanité. Le PCF s’intitulait désormais « Parti des 75 000 Fusillés », voire des 100 000 les jours d’optimisme [24].

On a pu mesurer en 1985 combien demeure forte, malgré les déroutes électorales du PCF, son influence idéologique ou plutôt celle du stalinisme à travers lui. Il lui suffit de hurler à la provocation anticommuniste pour faire censurer un film sur le groupe Manouchian programmé par la chaîne de télévision Antenne 2. Le film de Mosco, intitulé « Des "terroristes" à la retraite », donne la parole non seulement aux survivants de la Main-d’œuvre immigrée (MOI [25]), mais à deux historiens qui évoquent, d’ailleurs sans preuves convaincantes, la possibilité que le groupe Manouchian ait été « sacrifié », voire livré par la direction du parti. Cette décision, pourtant soutenue par un « jury d’honneur » composé d’anciens résistants, suscita tant de réactions hostiles qu’elle fut rapportée. Le PCF obtint que l’un des siens fasse une déclaration de cinq minutes pour ouvrir le débat suivant la projection.

Que le groupe de Missak Manouchian ait été livré ou non par ses chefs ne m’intéresse pas ici. En revanche, il est instructif d’examiner les arguments de ceux qui ont voulu montrer que le raisonnement même amenant une telle hypothèse est nécessairement faux. Arthur London, victime célèbre des procès staliniens en 1952, dirigeait la MOI d’octobre 1940 à octobre 1941. En 1985, il déplore que l’on réécrive l’histoire « à la lumière de ce qui s’est passé par la suite. Fâcheuse habitude stalinienne, remarque-t-il [26] ». On serait tenté d’accorder crédit à un personnage qui n’a pu réaliser tout ce que cette habitude peut avoir de fâcheux qu’en en étant la victime. Pourtant, que dit-il ? « Toutes les hypothèses quant à la volonté de marginaliser, en 1943, les juifs, les étrangers, puis nombre de résistants, sont anachroniques. » « Lecture anachronique des événements », confirment Patrick Jarreau et Edwy Plenel dans Le Monde (2 juillet 1985). Les deux journalistes, dont les sympathies trotskistes du second sont connues, demandent : « Pourquoi le PCF se serait privé de combattants toujours opérationnels en les livrant. Sauf à introduire ici des données ultérieures : la chasse aux anciens des Brigades internationales d’Espagne et de la MOI de France dans les démocraties populaires à partir de 1947. » Étrange unanimité de l’ex-stalinien et du journaliste trotskiste sur des mensonges assez grossiers.

L’histoire de la Russie bolchevik et stalinienne montre abondamment que l’élimination physique n’était pas un traitement réservé aux ennemis de classe ou aux révolutionnaires d’autres fractions. Il était appliqué tout aussi bien aux dissidents intérieurs, réels ou supposés. Il est vrai que les anciens des Brigades internationales ont été pourchassés par Staline, mais ce n’était pas la seule qualité qui faisait courir des risques à un militant, et Plenel devrait le savoir.

Un militant trotskiste français a raconte [27] la tentative d’enlèvement dont fut victime un officier déserteur de l’Armée rouge qu’il hébergea en 1937. Cet Arménien, Martine Tavitian, dit Tarov, obtint par l’intermédiaire de la Ligue communiste des faux papiers au nom d’Armenak Manoukian. Si sa mésaventure a attiré mon attention, c’est que « Manoukian » s’engage, la guerre venue.., dans le groupe Manouchian. Je ne sais s’il y est accepté en raison du besoin de « combattants opérationnels » ou parce que l’on ignore sa véritable identité [28].

Les archives de la MOI furent obligeamment transférées à Moscou par le PCF en 1950. Elles serviront aux procès de 1952, où les anciens de l’organisation seront accusés de « trotskisme ». On voit que ce soupçon n’était pas forcément délirant et qu’il n’y a aucune espèce d’anachronisme à considérer qu’un Manoukian, sobrement qualifié par L’Humanité d’« Arménien soviétique », pourchassé comme trotskiste en 1937, ait pu être liquidé comme tel en 1943.

Il peut arriver que la qualité de « combattant opérationnel » soit une circonstance aggravante. Lors du procès Kravchenko, dont je reparlerai, Margarete Buber-Neumann, veuve du stalinien Heinz Neumann, témoigna avoir été livrée par Staline à Hitler avec vingt-neuf autres communistes allemands [29], au printemps 1940.

Neumann était favorable à l’alliance du PCA et des sociaux-démocrates contre Hitler. Staline tenta de lui montrer son erreur, et ses propos annoncent dès 1931 le pacte germano-soviétique : « Ne croyez-vous pas, camarade, que si les nationaux-socialistes arrivaient au pouvoir, l’intérêt de ceux-ci se porterait si essentiellement vers l’Ouest que nous serions ici tout à notre aise pour consolider le socialisme [30] ? » Arrêté en Suisse en 1934, Neumann, dont l’extradition est réclamée par Hitler, se réfugie à Moscou. Il y disparaît lors d’une purge en 1937. Margarete est condamnée à cinq ans de travaux forcés, puis livrée à la Gestapo ; elle est internée à Ravensbrück. Lorsque l’Armée rouge y pénètre en avril 1945, elle juge plus prudent de fausser compagnie aux « libérateurs ».

Donc, Staline livre des staliniens allemands aux nazis, en application du protocole secret signé par Molotov et Ribbentrop en annexe au pacte de 1939. On sait que ce forfait est perpétré en avril 1940. Qu’y a-t-il alors d’anachronique à supposer un crime équivalent trois ans plus tard ? Rien bien sûr, mais le mensonge bolchevik-stalinien pèse toujours aussi lourd sur les esprits ; ce que l’on nomme, en 1985, « l’affaire Manouchian » le montre.

7.

Les pourfendeurs de l’« anachronisme » veulent faire croire que dans l’histoire de la Russie depuis 1917, il y a un temps pour la révolution, puis un temps pour les camps staliniens ; un temps pour la lutte des classes et un temps pour l’unité antifasciste. C’est une histoire qui commence bien et qui, brusquement, tourne mal. Chaque narrateur fait coïncider le moment du dérapage avec sa disgrâce ou celle de son maître à penser. Ainsi Trotski ne survit pas dans la mémoire de ses émules comme boucher de Cronstadt, mais comme victime du Guépéou. Ce n’est plus seulement une faute contre la chronologie, c’est un crime contre l’histoire. Entre 1917 et 1950, pour ne considérer que cette période, on ne repère aucune discontinuité dans la politique de terreur menée par le Kremlin, tant en Russie que dans le mouvement ouvrier international. Les seuls effets d’incohérence et de rupture sont des effets d’optique, que suscite cette politique en Occident. Ce n’est pas la terreur qui change, c’est sa représentation, l’enthousiasme ou le repentir de ses partisans. Rien n’indique que la vérité progresse au fil des « affaires », tant leur orchestration reste contrôlée, directement ou non, par les bénéficiaires du mensonge.

Affaire Kravchenko : l’auteur du best-seller J’ai choisi la liberté est accusé par l’hebdomadaire stalinien Les Lettres françaises de n’avoir pas écrit une ligne du livre qu’il signe. Sa dénonciation du terrorisme d’État soviétique ne peut sortir que des bureaux de la CIA. Poursuivie en diffamation, la direction des Lettres fait donner l’élite des intellectuels et des compagnons de route. Vercors souhaite à Kravchenko le même sort qu’aux criminels de guerre. D’Astier l’aurait fait arrêter s’il avait pu. Bataille explique doctement que son récit est « dépourvu de réalité théorique » ; il n’y a là que des objections idéalistes faites à la réalité que déterminent d’inévitables et dures conditions économiques [31] ». Roger Garaudy, interrogé trente-deux ans après le procès où il est venu défendre l’URSS, veut bien critiquer les staliniens (qui l’ont chassé), mais refuse de reconnaître qu’il s’est trompé : « Il n’y avait rien de vrai dans ce livre. » Et comme le journaliste rappelle qu’il est considéré (d’ailleurs à tort) comme l’un des premiers témoignages sur le goulag, Garaudy donne un bel exemple d’anachronisme par osmose : « Vous pouvez trouver des livres de cette actualité en 1848. À cette époque ils disaient exactement la même chose sur le communisme qui n’existait nulle part. » Autrement dit, l’anticommunisme est une activité traditionnelle chez les faussaires ; s’il se trouvait que l’un d’entre eux dise la vérité, c’est par hasard et, de toute manière, il croyait mentir. Saviez vous qu’il existait des goulags en URSS, demande-t-on au repenti ? « Absolument pas. Ceux qui nous combattaient dans ces années-là ne défendaient pas mieux les droits de l’homme que nous car c’était eux les responsables des crématoires et de l’assassinat des époux Rosenberg. Je reconnais qu’il y a eu une époque de folie, c’est vrai. Mais aujourd’hui, quand il s’agit de savoir s’il faut vivre ou crever, faire de l’archéologie me paraît superflu [32]. » On aura compris qu’archéologie est le terme le plus péjoratif que le stalinien a trouvé pour qualifier l’histoire. Faire de l’histoire, c’est, pour lui, faire bien des embarras. Peu importait la vérité historique en 1950, puisque ceux qui la divulguaient étaient par ailleurs des menteurs ; peu importe que je mente aujourd’hui (par exemple en énonçant ce qui précède) à propos des mensonges d’hier, puisqu’on a fini par croire contre moi les menteurs qui disaient la vérité !

Comme disait le Père Ubu : « Nous avons massacré une infinité de personnes, nous avons perçu de triples impôts [...] ; ces vieilles affaires sont classées, parce que nous avons beaucoup d’ordre. »

8.

Ce n’est pas calomnier Staline que de constater qu’il a utilisé l’hitlérisme à ses propres fins ; lui-même ne s’en cachait pas. Le bougre avait simplement dix ans d’avance sur les démocraties.

En 1945, on décida que le mètre étalon de l’horreur humaine serait conservé à Auschwitz et que toutes les horreurs passées et à venir seraient mesurées à son aune. Façon de parler d’ailleurs, puisque Auschwitz était supposé surpasser les horreurs précédentes et rendre déplacée toute comparaison avec une horreur future. La graisse humaine sortie des crématoires trouvait son emploi : oblitérer l’histoire. L’étude historique et la critique furent affublées d’une espèce de Tribunal aux armées ambulant où c’est toujours Hitler que l’on convoque pour juger l’internement psychiatrique en URSS ou la croisade des Albigeois.

Lorsque Margarete Buber-Neumann décrit son internement à Karaganda, un camp dont la superficie équivaut à deux fois celle du Danemark, perdu parmi les steppes du Kazakhstan, l’avocat des Lettres françaises lui rétorque : « Est-ce que c’est un espace clos ? Y avait-il un mur ? Non, ce n’est pas un camp au sens français du terme. Il devrait avoir des murailles [33]. » À choisir son camp de cette manière, on pourrait tout aussi bien ridiculiser la Bastille, à laquelle a toujours manqué l’Atlantique qui faisait le charme du bagne de Ré. « Était-ce une île ? Y avait-il un océan ? »

Mais ce n’est pas une querelle de mots ; les staliniens se moquent bien des camps « au sens français » ; le seul référent, c’est le sens nazi. « Oui ou non, les camps de concentration existent-ils en Union soviétique ? demandait La Nouvelle Critique. Non, il n’existe pas de camps de concentration en URSS. Oui ou non, existe-t-il des camps de travail rééducatif en URSS ? Oui, il existe de tels camps [34]. »

En 1983, Bernard Kouchner [35], ex-stalinien reconverti dans l’aide humanitaire, visite le camp d’El Ansar où l’armée israélienne parque plusieurs milliers de Palestiniens. Une agence de presse se permet-elle de commenter : « Cet horrible camp nous en rappelle d’autres », Kouchner met les choses au point. « En ces temps où le langage glisse, où la culture flanche, il est bon pourtant de rappeler que "concentrer" des prisonniers dans un lieu clos n’en fait pas un camp de concentration et donc un camp d’extermination. À El Ansar, il n’y a pas de chambre à gaz et les prisonniers savent qu’ils en sortiront vivants [36]. » Vivants peut-être, mais dans quel état ? L’État de droit sans doute, puisque la visite de Kouchner faisait suite à des informations selon lesquelles les prisonniers avaient été torturés.

Quant aux naïfs qui croyaient qu’un camp de concentration est un lieu clos (définition millésimée 1949) où l’on concentre des prisonniers, Kouchner les détrompe : c’est un camp d’extermination. Remarquez qu’il aurait pu dire : « Existe-t-il des camps d’extermination israéliens ? Non. Des camps de concentration israéliens ? Oui, de tels camps existent. » Il faisait ainsi l’économie d’une acrobatie sémantique suspecte. Mais l’enjeu est trop important. Laisser penser qu’il puisse y avoir un quelconque point commun entre un camp nazi et un camp israélien est impossible. Il n’y a pas de comparaison possible, nous dit-on. Aux crétins, adorateurs de toutes les mythologies, rappelons une bonne fois que la comparaison est toujours possible, pour la raison que comparer est une opération intellectuelle qui ne suppose pas identiques les termes confrontés. S’ils l’étaient, c’est alors que la comparaison perdrait de son intérêt. Réfuter à priori une comparaison, c’est dire simplement qu’on en redoute les conclusions.

Au camp, il fallait des murailles ; au camp de concentration, il faut sa chambre à gaz. On voit que les staliniens passés à la croisade démocratique tiennent aux chambres à gaz, non pas tant parce qu’elles attestent des atrocités nazies que parce qu’elles marquent la limite arbitraire en deçà de laquelle une démocratie peut tout se permettre. Il le confesse, Kouchner a la langue qui dérape et la mémoire qui flanche, du coup il ne voit pas qu’il donne quitus à l’URSS, dont les camps n’ont jamais, semble-t-il, possédé de chambres à gaz. Il n’y a donc jamais eu de camps de concentration au pays du socialisme réel ! Voilà une nouvelle qui valait le détour par El Ansar.

Pas de chambres à gaz non plus dans les camps du sud de la France où l’on concentra en 1939 les antifascistes espagnols, chassés par l’avance de Franco. Dame, pour être bien sûr d’en sortir vivant, il fallait y mettre un peu du sien. À la guerre comme à la guerre ! Au Vernet, les prisonniers avaient si faim, qu’en vidant les tinettes ils fouillaient la merde pour y récupérer les haricots non digérés [37].

Quand j’entends les démocrates ergoter sur les camps, c’est cette odeur qui me monte au nez.

[1] Catalogue du prêt à penser français depuis 1968, Éd. Balland, 1983, p. 249.

[2] Le 18 brumaire de Louis Bonaparte, Éditions sociales, 1984, e. o. 1851.

[3] Génération perdue, entretiens avec Jacques Paugam, Éd. R. Laffont, 1977, cité par S. Quadruppani, pp. 102-103.

[4] Le Testament de Dieu, Éd. Grasset, 1979.

[5] L’Ange, Christian Jambet et Guy Lardreau, Éd. Grasset, 1976, p. 21, cité par François Aubral et Xavier Delcourt dans Contre la nouvelle philosophie, Gallimard, coll. Idées, 1977, p. 72.

[6] Débat organisé et publié par France-Soir, 20 juillet 1979, cité par Julien Brunn dans La nouvelle droite, Éd. Oswald, 1979, p. 323.

[7] Interrogé par Le Monde (16-17 janvier 1983) à propos du film Danton, d’Andrzej Wajda.

[8] En 1927, dans La Conception matérialiste de l’histoire, cité par Karl Korsch dans L’anti-Kautsky, Éd. Champ Libre, 1973, e. o. 1929.

[9] Cité par K. Korsch, p. 118.

[10] Éd. de la Tête de Feuilles, 1972, p. 69, e. o. 1886.

[11] 1871 : La Commune de Paris, Éd. Liana Levi/Sylvie Messinger, Coll. « Les reporters de l’histoire », 1983, pp. 41, 83, 78.

[12] Payot, 1975, p. 124, e. o. 1897.

[13] Divinités des enfers qui filaient la trame du destin des hommes, ainsi nommées par antiphrase, du latin parcere (épargner), parce qu’elles n’épargnaient personne.

[14] Le Bolchevisme et le jacobinisme, 1920, 24 p. (B.N. m 20985).

[15] Le stalinien Jean Bruhat reprendra l’argumentation de Mathiez en 1937, pour légitimer l’épuration du parti bolchevik. Voir Le Châtiment des espions et des traîtres sous la Révolution française, Bureau d’Éditions, Paris, 63 p. Il viendra la répéter au procès Kravchenko en 1949.

[16] Dans La Cuisinière et le mangeur d’hommes, cité par Aubral et Delcourt, p. 142.

[17] La Barbarie à visage humain, Grasset, 1977, p. 184.

[18] La Barbarie à visage humain, p. 179.

[19] Le Libertaire, 11 février 1921, cité par Jean Maitron, Le Mouvement anarchiste en France, Maspéro, 1975, t. II, p. 44.

[20] Les Anarchistes russes, Paul Avrich, Éd. Maspero, 1979, p. 212.

[21] Nestor Makhno. Le Cosaque de l’anarchie, Alexandre Skirda (autoédition), 1982, p. 136. La citation de Makhno se trouve à la p. 330. (Réédition 1985 : Les cosaques de la liberté, Éd. J.C. Lattès.)

[22] Voir À travers les révolutions espagnoles, de Louis Nicolas, Éd. Belfond, Poche club, 1972, pp. 161-162. Recueil d’articles parus dans la revue syndicaliste révolutionnaire La Révolution prolétarienne.

[23] « L’État comme produit des anarchistes. [...] S’ils doivent parvenir un jour à donner des lois, on peut s’attendre à ce qu’ils se rivent à une chaîne de fer et exercent une terrible discipline : ils se connaissent ! Et ils endureront ces lois dans la conscience de les avoir promulguées eux-mêmes ; le sentiment de la puissance, et de cette puissance-là, est chez eux trop récent et trop enchanteur pour qu’ils ne souffrent pas tout pour l’amour de lui. » Nietzsche, Aurore, aphorisme 184.

[24] Il fallut du temps et des évaluations plus sérieuses, pour que des esprits mesquins fassent observer que le chiffre total d’exécutions sur le territoire français se situant, toutes tendances politiques confondues, autour de 30 000, le parti s’attribuait indûment quelques milliers de cadavres et en inventaient au bas mot 50 000. Cela n’empêche nullement de voir réapparaître régulièrement les « 75 000 » sous la plume d’un stalinien ou d’un journaliste.

[25] MOI dont j’ai, dans mon livre, inutilement surchargée la signification, en la baptisant Main-d’œuvre ouvrière immigrée.

[26] Le Matin, 27 juin 1985.

[27] Fusillez ces chiens enragés !... Le Génocide des trotskistes, René Dazy, Éd. Olivier Orban, 1981, p. 128. L’auteur échappera lui-même par miracle à une tentative d’assassinat.

[28] En 1985, son nom orthographié Armenck Manoukian, figure dans la liste des vingt-trois fusillés du groupe, que publie L’Humanité dans un numéro spécial (2 juillet) qui réplique au film de Mosco, sans qu’il soit précisé - alors que c’est le cas pour d’autres militants - qu’il s’agit d’un pseudonyme.

[29] Le Seuil a réédité en 1986 le livre de M. Buber-Neumann intitulé Déportée en Sibérie, édition identique à celle de 1949, que j’ai consultée. (Voir aussi du même auteur Déportée Ravensbrück, Éd. Le Seuil, 1988.)

[30] M. Buber-Neumann, dans France-Soir, 22 mars 1949.

[31] Voir L’Affaire Kravchenko. Paris 1949. Le Goulag en correctionnelle, Guillaume Malaurie et Emmanuel Terrée, Éd. R. Laffont, 1982. Parmi ceux qui dénoncent les montages staliniens : Maurice Nadeau et René Char.

[32] Playboy, vol. 9, n° 1, janvier 1981.

[33] L’Affaire Kravchenko, p. 147.

[34] L’Affaire Kravchenko, p. 151.

[35] En 1988, Kouchner appelle (avec A. Mine et Lévy) à voter Mitterrand. Il juge notamment que « les tabous collectifs relatifs à la protection sociale devront désormais disparaître ». Cet éloge du capitalisme sauvage lui vaut d’être nommé secrétaire d’État à l’insertion sociale [sic] dans le gouvernement Rocard.

[36] Le Monde, 3 février 1983. Dans mon livre, une erreur de composition a fait sauter la référence de cette déclaration. Je la retrouve dans Les Assassins de la mémoire, de Pierre Vidal-Naquet (Points Seuil, 1987, p. 163). Celui-ci commente la dernière phrase de Kouchner ils en sortiront vivants : « La justification paraît de faible portée ».

[37] Rapporté par May Picqueray dans May la réfractaire, Atelier Marcel Jullian, 1979, p. 166.