De la révolution, chap. III.

LE LEURRE ET L’ARGENT DU LEURRE

mercredi 23 avril 2008.
 
On trouvera ci-dessous le troisième chapitre de mon livre De la révolution. 1989 : l’inventaire des rêves et des armes (Éditions Alain Moreau, 1988 ; épuisé).

*

Où l’on considère la « crise économique » comme une opération publicitaire ; « vive la crise ! » - Il n’y a que des monnaies de singe. - Le mystère de la valeur. - L’avenir de l’argent. - Réhabilitation du chômage. - Sous le travail, l’activité. l’économie : la faim du monde. - Éloge du balai. - Charade prolétarienne.

1.

Le 22 février 1984 vers 21h 40, Christine Ockrent, l’une des journalistes de télévision les plus connues, annonce sur Antenne 2 la liste des mesures adoptées par le gouvernement pour juguler la crise économique : le nombre des médicaments remboursés par la Sécurité sociale est réduit, le forfait hospitalier à la charge des malades est augmenté de 300 pour 100, les retraites sont amputées de 70 pour 100, etc.

Ainsi débute, par un faux bulletin d’informations, ce qui mérite d’être considéré comme le meilleur film de propagande jamais réalisé pour la télévision française. L’émission s’intitule Vive la Crise ! Elle est coproduite par Antenne 2 et le quotidien Libération, qui confirme sa vocation d’agence de publicité du monde moderne. Son directeur Serge July s’en vante, avec une prétention d’ailleurs risible. Lorsqu’on lui demande sur quel point de la politique gouvernementale il pense que son journal a eu le plus d’influence [sic], il répond : « C’est sur la politique économique. En mars 1983, nous avons contribué à ce que la politique de rigueur soit mise en place par le gouvernement de Pierre Mauroy [1]. »

L’économie est généralement considérée dans le public comme une réalité que l’on songe d’autant moins à mettre en doute que chaque nouvelle explication tombée de la bouche d’un spécialiste obscurcit davantage l’idée qu’on s’en fait. La tentative des scénaristes [2] de Vive la Crise ! est originale en ce qu’elle rompt à la fois avec le ton professoral et avec le monopole de compétence qu’il sanctionne. Leur projet est de « raconter la crise plutôt que de l’expliquer ». Elle peut devenir « aussi passionnante qu’un film », pour peu « qu’il s’agisse d’un spectacle » (on s’en doutait !) dont le personnage principal soit une figure familière, « en qui les gens se reconnaissent ». Le rôle est attribué à Yves Montand.

En vérité, nous dit-on, l’économie existe bien et elle régit le monde. La preuve ? Elle ne fonctionne plus, elle est en crise. Comment douter d’une mécanique qui se grippe [3] ? « Or, écrit Jean-Pierre Voyer, l’économie n’est rien d’autre qu’un mensonge de la bourgeoisie sur la domination de la bourgeoisie. [...] L’histoire passée a suffisamment montré, qu’en fait, toute crise dite économique, c’est-à-dire toute crise de la pensée et de l’action bourgeoise que la bourgeoisie parvient à faire avaler comme crise du monde fut avant tout un spectacle, de grandes manoeuvres qui permettaient à la marchandise de perfectionner son système de pensée mondiale [4]. » Philippe Séguin, ministre français des Affaires sociales et de l’Emploi, lui fait écho : « Ce que l’on a appelé la crise est en fait une nouvelle organisation du monde [5]. »

La preuve par la crise est soutenue par une autre argumentation. Les cours d’économie vous laissent idiots et frustrés ? « C’est toujours le pire, notent sentencieusement les scénaristes, de ne pas très bien comprendre ce qui nous arrive. » Montand renchérit : « Comme vous, je me sens embarqué malgré moi dans une énorme affaire qui m’échappe. » Eh bien, ceux qui l’ont montée, cette « affaire », n’y comprennent plus rien eux-mêmes ! « Devant cette crise-là, les gouvernements - quelles que soient leurs bonnes intentions - ne sont plus que de pauvres petites choses désarmées, à peu près impuissantes. C’est tout juste s’ils peuvent encore, en tenant intelligemment la barre, ne pas aggraver par leur faute les effets de la tempête. » Le risque que la chiourme soit tentée de licencier d’aussi piètres pilotes ne paraît pas exorbitant aux publicitaires du monde, comparé à l’enjeu de l’opération : que tous se sentent embarqués sur la même galère, soumis aux mêmes éléments, d’autant plus naturels qu’ils sont déchaînés.

Qu’il s’agisse du nucléaire ou de l’économie, c’est le même épuisement, le même quitte ou double du discours de la bourgeoisie, contrainte d’avouer spectaculairement son impuissance à gérer désormais le monde qu’elle a détruit à son image, et qu’elle s’obstine à proclamer réel et inéluctable.

2.

Bon nombre des six millions de téléspectateurs qui ont suivi l’émission ont dû rester abasourdis à l’apparition du mot « Fin ». Il est rare en effet que l’on se donne tant de mal et de moyens pour les tenir en haleine, tout comme il est exceptionnel que la télévision avoue quelques-uns de ses procédés habituels : trucages, fausses nouvelles, etc. « Voilà comment, estimait Télérama dans un élan d’optimisme bien excessif, une émission sur la crise en vient à dynamiter toute notion de vérité à l’écran [6]. » Si les promoteurs de Vive la Crise ! ont pris le risque de dévoiler quelques tours, c’est sans doute qu’ils en attendaient un effet de trouble supplémentaire. L’émission est conçue pour désorienter le spectateur, par une certaine liberté de ton, un rythme rapide, des coups de théâtre, mais surtout par une succession de contradictions (que je détaille dans la suite) et de volte-face assenées comme des gifles. On attend naturellement de lui qu’il fasse sien le credo économiste, mais on essaie aussi de le rendre un peu plus inapte qu’il ne l’est déjà à penser.

A. La crise n’est pas sérieuse (hymne au progrès).

La crise s’est installée discrètement, nous dit-on, en 1976, c’est-à-dire après les « trente glorieuses » de prospérité. N’est-ce pas manquer de pudeur que de se plaindre d’une crise qui vient après - pour expier - tant de bonheur insolent ? Ne sommes-nous pas « trois ou quatre fois plus riches que nos parents » ? C’est le moment d’entonner un hymne au progrès, dont l’héroïne émerveillée est Mme Lambert, que nous voyons commenter la vie quotidienne des années 1950 dans le décor reconstitué de sa cuisine de l’époque. « Le charbon, eh oui ! le charbon à la cave qu’il fallait monter quatre étages (elle montre le seau). J’écoutais la TSF. La télé, j’me souviens, il fallait attendre dix minutes avant que l’image apparaisse, et puis alors le chauffe-eau, la machine à laver (on voit la lessiveuse sur la gazinière), que de temps gagné ! a Dans un numéro hors-série, édité à 200 000 exemplaires en association avec Le Seuil, Libération en rajoute dans l’ahurissement sordide : « Les années 50. Pas d’eau chaude, pas de réfrigérateur, encore moins de lave-vaisselle. On avait oublié que des cuisines comme celle-ci aient pu exister. » Pour l’oublier, il faudrait n’avoir jamais vécu à la campagne ou été pauvre en ville. N’en déplaise aux crétins « style Libé », en 1978, soit trente années - glorieuses, paraît-il - après 1950, l’Institut national de la statistique (INSEE) recense encore : 250 000 résidences principales n’ayant pas l’eau courante ; près de 3 millions n’ayant ni W.-C. intérieurs ni sanitaire (baignoire ou douche) ; plus de 5 millions, soit plus d’un logement sur quatre, n’ayant pas à la fois des W.-C. et un sanitaire [7] .

B. Des vraies crises, il y en a eu !

« Dans les années 30, la crise, cela se voyait. Ce que les gens réclamaient c’étaient des choses essentielles (le visage de Montand apparaît en médaillon sur fond de manifestation. La police à cheval charge). [...] Aujourd’hui, tout le monde réclame, [...] quelquefois le dix-septième mois de salaire ! [...] Parfois on a raison, mais souvent (ton raisonnable), on exagère. »

C. La crise est très sérieuse.

« Derrière le décor, elle est beaucoup plus grave qu’on ne le croit, cette crise [...]. La croissance est arrêtée, nous avons cessé de nous enrichir [...]. Cessons donc de rêver car la crise c’est grave. » Du sérieux, en effet, si l’on en croit Michel Albert, coscénariste de l’émission et actionnaire de Libération, qui annonce que l’Europe glisse vers le sous-développement.

Le fait qu’il existe toujours plus sous-développé que soi ne doit pas nous rassurer, au contraire. « Le Mexique ne paiera pas sa dette », c’est le thème d’un scénario catastrophe mis en scène à l’aide de fausses images d’actualité qui montrent la faillite du système financier international. Montand commente : « C’est trop dingue ! trop incroyable ! oui.., bien ça n’est pas l’avis d’Alain Minc, parce qu’il [sic] est économiste et directeur financier d’une très grande entreprise (sur l’air de « Ben mon père il est plus fort que le tien »). » Ledit Minc, autre actionnaire de Libération, concède que l’hypothèse d’un krach général est plausible.

D. Il n’y a pas de solution.

Quelques-unes des solutions toute faites, ces « y’a qu’à » qui s’échangent dans les bistrots et à l’Assemblée, sont mises en scène et ridiculisées au moyen de faux reportages d’actualité (l’expulsion des immigrés, l’embauche massive de fonctionnaires, etc.). Des extraits de déclarations des principaux chefs de partis sont montés bout à bout en une séquence au comique très efficace.

E. De quoi avez-vous peur ?

L’historien Henri Amouroux, supposé parler en 2014, raconte comment la crise des années 1980, en stoppant la croissance économique, a provoqué la chute de la démocratie et une régression de plusieurs centaines d’années. « Nous avons renoncé à en dire plus, déclare curieusement Montand, à chercher à savoir ce que pourrait être l’aboutissement de ces nouvelles années noires. [Et d’enchaîner :] Faut-il redouter pour de bon une nouvelle guerre mondiale ? »

Un faux spot publicitaire vante les avantages d’un conflit : « La guerre réveille les société somnolentes, développe l’esprit de sacrifice, fait reculer le chômage, permet la rénovation rapide du parc immobilier, relance l’activité économique, accélère le progrès scientifique. La guerre, le coup de fouet qui vous manquait (musique triomphante). » Montand résume : « Vous voyez, tout cela n’est pas très gai [...]. Pour finir on a vu que même la guerre est inimaginable sous peine d’apocalypse nucléaire, alors... ».

F. La crise ? Une chance.

« ...Est-ce bien une crise ou s’agit-il d’autre chose [...] La fin de l’Ancien Régime, c’était un effondrement épouvantable [sic] et sanglant et il en est sorti la démocratie (images : la guillotine et la Déclaration des droits de l’homme). » Bref, la crise peut être une chance. Pour en donner la preuve, après cette évocation horrifique de 1789, ce sont deux Vendéens que l’on cite en exemple : la responsable d’une entreprise de construction navale d’abord, mais surtout Philippe de Villiers, ancien énarque, ci-devant sous-préfet de Giscard d’Estaing, créateur et animateur au Puy-du-Fou d’un grand spectacle son et lumière célébrant l’Ouest chouan. L’entreprise est, selon son promoteur, « Libertaire et conviviale ». J.-C. Guillebaud, l’un des scénaristes, confie à Libération qu’elle lui « fait irrésistiblement penser à une sorte de modèle de sortie de crise ».

Serge July s’y connaît en libertaires, il l’affirme dans l’entretien déjà cité : « Nous sommes des héritiers de mai 1968 et nous avons une tradition libertaire. » Cette fois, pourtant, il est allé un peu loin. En fait de libertaire convivial, de Villiers vient de l’extrême droite catholique intégriste. Quelques rédacteurs de Libération ont exhumé les textes de conférences qu’il a prononcées devant des cercles néo-fascistes (et se demandent si leur journal, onze ans après son lancement, reste de gauche ! [8]).

G. C’est vous qui trouverez la solution !

L’émission se termine ; Montand regarde le téléspectateur au fond des yeux :

« Je ne sais pas si nous vous avons convaincus, mais moi je retire une idée de tout ça, c’est que finalement, tout ce qu’on peut dire ou tout ce qu’on peut faire, en définitive, c’est vous (doigt tendu façon « US army want you ») et vous seuls qui trouverez la solution. Y’a pas de sauveur suprême, y’a pas de super-caïd, y’a pas de superman, c’est vous ; prenez-vous par la main (le ton devient pressant, rageur), sachez ce que vous voulez, demandez-le, voyons ce qu’on peut faire et avancez. Alors ou on aura la crise ou on en sortira de la crise, mais dans les deux cas on aura ce qu’on mérite.

« Voilà, excusez-moi d’être un peu comme ça (sourire ; le ton redevient complice), on arrive à la fin. Bonsoir et à bientôt. »

Conclusion décodée : Et voilà le travail ! La crise/non crise, sérieuse/pas grave et le contraire. Et la solution qui n’existe pas, mais qu’on vous somme de chercher, comme la clé du champ de tir, c’est trouvé ça, non ? Je ne sais pas si nous avons réussi à vous flanquer la migraine, mais on a mis le paquet. De toute façon, vos opinions sont idiotes, vos terreurs ridicules. Vous ne comprenez rien à rien ; vous n’êtes pas les seuls, d’ailleurs. Vous voyez, on vous demande votre avis dans le poste. Vous allez encore débiter des âneries, mais ça ne fait rien, on ne vous entend pas. L’important, c’est qu’on puisse vous foutre toute cette merde sur le dos. Voilà, excusez le dérangement. Bonsoir et à bientôt.

3.

Le capitalisme a organisé le monde de telle sorte que la seule activité des hommes soit de produire des marchandises (et d’en consommer). Les marchandises sont des objets produits par le travail humain, qui sont pré-échangés, échangés en pensée. La valeur, c’est la pensée des marchandises, l’idée de l’échange qui devient indépendante de l’homme, qui lui échappe [9].

L’argent, c’est de la souffrance cristallisée. C’est sans doute ce que veulent confusément signifier les adultes qui s’acharnent à enseigner aux enfants « la valeur de l’argent ». Mais l’argent n’a pas de valeur, il est le support matériel de la valeur. Il est le moyen de réalisation de la pensée des marchandises, de la pensée de l’échange qui échappe à l’homme.

La « valeur », au sens où les pédagogues la conçoivent, même un singe peut s’en arranger, et les crétins du Club de l’Horloge s’en réjouissent parce que c’est dans les ménageries qu’ils cherchent la vraie nature capitaliste de l’humanité : « Des chimpanzés sont également capables de comprendre la valeur, comme l’ont montré les expériences de J.B. Wolfe et J.T. Cowies : ils peuvent apprendre la valeur symbolique respective de jetons de couleurs et de tailles différentes et les utiliser en fonction de leurs désirs [10]. Lorsque l’économiste libéral-situationniste Guillaume explique à un journaliste médusé - au sens strict - que : « Nous croyons à l’organisation économique du monde parce que cette croyance nous traite comme des animaux [11] », il décrit bien entendu le projet des économistes eux-mêmes, c’est-à-dire de la bourgeoisie, qui rêve de dominer une population de simiens, occupant leurs loisirs à manipuler des jetons de couleur en fonction de leurs désirs. Guillaume ajoute que « l’économie - comme science, comme croyance - et les autres sciences sociales, quand elles s’inspirent du grand récit économique qui a joué à leur égard un rôle fondateur, sont des sciences inhumaines ». « Quel paradoxe ! » lui rétorque la méduse, sans voir que présenter comme un désir humain le fait d’être traité en animal est commun à la « science » des économistes classiques et à celle de l’économiste Guillaume, et contribue à la caractériser comme « science » effectivement inhumaine puisqu’elle explique en quoi il est bon et naturel que l’échange, la communication soient confiés pour être réalisés aux seules marchandises. Quant aux hommes, c’est le bât qui les blesse, ils ne sont plus que des « porteurs de marchandises » (Voyer).

Il devient d’ailleurs de plus en plus aisé et même de mieux en mieux porté d’applaudir ce monde-là. Ainsi, les crétins de la revue Globe saluent-ils l’avènement d’un « désir capitaliste ».

« Bonne nouvelle, l’argent est enfin devenu fréquentable [c’est qu’il n’y a plus personne à fréquenter]. Il ne se refoule plus, il est libre, il circule, il se reproduit, il est, enfin, vraiment dans la vie [l’éditorialiste veut dire qu’enfin toute la vie est vraiment dans l’argent]. Bonne nouvelle, la finance est devenue feuilleton populaire, au mépris de la crise, et surtout de cette malédiction millénaire posée sur l’argent [c’est bien sûr grâce à la crise, vive la crise !]. [...] ce "désir capitaliste" est libre de droit, naturel et évident, tel que l’exprime, en premier lieu, cette "génération morale", capable d’être tout à la fois capitaliste et de gauche [soixante-dix ans après l’URSS !], à l’aise dans le profit, les médias, le succès. [...] La finance, une aventure à risques, vers un nouveau monde, de nouvelles valeurs. À suivre [12]. »

Au terme de « l’aventure » capitaliste, pourquoi pas... l’anarchie ! C’est ce que promettent les libertariens américains. « Les anarchistes collectivistes, comme les anciens anarchistes individualistes, ne comprenaient rien à l’économie. Ils ne pouvaient expliquer comment le marché libre constitue justement le mécanisme par lequel des actions individuelles indépendantes produisent un ordre social efficace et juste [sic]. C’est là qu’il faut reprendre la théorie anarchiste [13]. » L’auteur de ces lignes est un économiste canadien qui s’est probablement renseigné sur l’anarchisme dans Le Journal de Mickey, quant à le « reprendre », là ou ailleurs, cela dépasse ses capacités. Il se borne à proposer le dépérissement de l’État sans en indiquer le moyen : réformes ? révolution ? prières ? big-bang ? Le lecteur retiendra que l’économie, c’est ce qu’il y a de meilleur au monde et qu’un rien nous sépare encore de l’anarcho-capitalisme. La théorie libertarienne finit là.

4.

Les « golden boys » de l’idéologie naviguent à vue entre deux stratégies publicitaires : faire oublier l’argent (sale et vulgaire) ou le parer de qualités positives (propre et fréquentable), que tout citoyen se doit de reconnaître. Les pédagogues se sont trouvés, il y a une vingtaine d’années, devant la même alternative à propos de la dite « sexualité », sans pouvoir jusqu’ici opter franchement pour le second terme (voir la pudibonderie grotesque, et partant l’inefficacité, des campagnes d’information contre le SIDA).

Oublier l’argent, c’est à quoi l’on s’emploie, en bon sauvage, au Club Méditerranée où les boissons s’échangent contre des perles de couleur (rien ne s’oppose donc à ce qu’un chimpanzé devienne « gentil membre »). Revenu à la ville, le cadre moderne serre dans son portefeuille une liasse de cartes de celluloïd. Cela représente l’argent, mais cela n’en a déjà plus ni la couleur ni la forme. C’est la valeur propre, l’argent-laser.

À l’époque où la valeur abandonne, pour s’exprimer, les supports tactiles, il lui est indispensable de rappeler qu’une abstraction - ce qu’elle est - ce n’est pas rien. Les chroniqueurs s’amusent ou s’indignent de ces anecdotes kafkaïennes où un contribuable doit, pour faire taire l’ordinateur du fisc, lui envoyer un chèque de 0 F 0 centime, somme qui lui était réclamée depuis des mois, injonctions de payer et amendes à l’appui [14]. Il s’agit moins d’une manifestation de l’imbécillité bureaucratique (« l’ordinateur est bête et discipliné », disent en manière d’excuse les crétins qui l’ont programmé), que d’une démonstration : 0 F ne vaut rien, mais c’est encore, et même plus que jamais, la valeur, abstraction purifiée de tout contenu, que l’huissier peut néanmoins vous sommer de reconnaître réelle.

Toujours dans le registre ludique, l’esprit « Monopoly » n’a pas fini de servir. Les Caisses d’épargne européennes s’en sont inspirées pour créer une nouvelle monnaie, l’écu-rock, censément émis par un « État du 13ème type » [sic] et destiné à promouvoir auprès des jeunes et par leur intermédiaire, la monnaie européenne « réelle », l’écu. Les adolescents, attirés par des spectacles gratuits, achètent en écu-rock, préalablement payés en monnaie nationale, de la nourriture, des disques, etc. On veut surtout leur vendre de l’argent, et l’idée de l’argent [15]. Il est piquant de voir l’État, qui punit par ailleurs de la réclusion criminelle à perpétuité la contrefaçon de monnaie (art. 132 du Code pénal), encourager cette émission parodique. Il n’est pas certain que cette manière de brouiller les signes monétaires soit sans risques pour lui qui entend protéger son droit exclusif de décider que ceci vaut 100 F tandis que cela ne vaut rien (que la prison à vie). Certaines situations cocasses prêtent à rire de l’argent, sinon de la valeur. En France, on a retiré de la circulation les pièces de 10 F, dont plusieurs dizaines de milliers étaient fausses. Des commerçants interrogés par la radio nationale expliquaient n’y attacher aucune importance : « Les fausses, on les reconnaît, mais elles marchent aussi bien que les vraies. » Notons que ce mépris amusé n’excède pas jusqu’ici la « valeur » 10 F. On vous rendra sèchement un faux billet de 50 francs [16].

Lorsqu’ils craignent au contraire que les jeunes générations ne soient déroutées par le capitalisme moderne - un monde « sans argent » mené par la valeur - les banquiers recourent à la pédagogie traditionnelle. L’argent existe, vous atteignez un âge où vous en ressentez le désir. Il n’y a rien là de honteux, voilà comment ça marche. Le Crédit Lyonnais a réalisé en 1985 un film publicitaire destiné à améliorer auprès des jeunes adolescents « l’image du monde bancaire, mal connu, donc mal perçu ». Il a été diffusé dans 43 000 classes de collèges parla chaîne de télévision TF1, avec bien entendu l’approbation du ministère de l’Éducation nationale et du Centre national de la documentation pédagogique [17]...

Le titre d’un tract distribué à Paris en décembre 1987 par un « Collectif lycéen » a dû réjouir enseignants et banquiers : NOTRE AVENIR A BESOIN D’ARGENT. La formule est belle dans sa crudité ; elle marque bien ce qui me sépare de ces jeunes gens. Ni mon avenir ni moi n’avons besoin d’argent. Mon épicier, oui. Il pense à son avenir en termes d’argent et c’est pourquoi il me contraint d’en faire usage. Un an avant que les lycéens ne rédigent leur texte, un économiste chinois libéral, Yu Guangyan, lançait un slogan dont leur titre semble la décalque : « Regarder vers l’argent pour regarder vers l’avenir [18]. » C’est la même manière de concevoir l’avenir et la vie, à Paris et à Pékin, chez les épiciers et les lecteurs de Globe. Elle m’est étrangère.

5.

Il suffit de prêter l’oreille aux discours électoraux pour s’en convaincre : tous les politiciens, sociaux-démocrates, trotskistes, libéraux, néo-nazis et staliniens, sont unanimes à faire du « chômage » la tragédie des sociétés industrielles. Ils ont pour en parler les mêmes mots (urgence, problème numéro un, priorité absolue), les mêmes trémolos dans la voix.

À propos de tragédie, « chômage » a la même racine grecque que « calme » : le mot kauma, désignant une chaleur brûlante, qui suspend toute activité. Quant au travail, qui doit être aujourd’hui - si je comprends bien - le contraire du chômage, Littré en donne pour premier sens, encore en 1877 : « Nom donné à des machines plus ou moins compliquées à l’aide desquelles on assujettit les grands animaux soit pour les ferrer [...] soit pour pratiquer sur eux des opérations chirurgicales. » Le deuxième sens, primordial selon Littré, est « gêne, fatigue », on parle des « travaux d’un voyage ». Ce n’est qu’en sixième position qu’est introduite la « peine que l’on prend pour faire quelque chose », qui annonce l’emploi actuel. On voit qu’il serait peu pertinent d’accabler le travail, comme le font des gens bien intentionnés, au nom de l’étymologie du verbe travailler : le latin tripaliare, torturer avec le tripalium, puisque ce n’est qu’à la fin du XIXe siècle que s’installe, avec le capitalisme et la généralisation du salariat, l’emploi de travail pour désigner toute espèce d’activité professionnelle vendue ou louée à un employeur. Le travail, tel que nous l’entendons en cette fin de XXe siècle [et en ce début de XXIe], le travail salarié, n’a donc rien d’une malédiction ancestrale qui clouerait l’homme au tripalium, c’est une création moderne de la bourgeoisie industrielle.

Le travail était d’abord une machine au service de l’homme, par laquelle il soumettait l’animal, le torturait aurait-on pu croire. Par extension, travail désignait aussi la fatigue qui a raison de l’homme, la peine qui le tourmente. Mais c’est la bourgeoisie moderne qui relègue l’ouvrage, la besogne, la tâche, ces mots simples ou nobles qui désignent l’activité humaine, celle que l’on interrompt naturellement aux heures de brûlante chaleur et les jours de fêtes chômés, parmi les vocables désuets. Les hommes n’ont plus d’activité, rien que du travail.

Le chômage était un moment nécessaire de l’activité, il est un argument du travail, une manière pour le travail de se rendre désirable, de faire croire que ce qui manque le plus dans le monde, c’est le travail.

Explosion d’activité sans pareille, où chacun(e) trouvera, enfin, l’emploi de sa vie et de ses talents, la révolution communiste fermera, n’en déplaise aux pleureuses stalinopatriotes, davantage d’usines et de commerces en un mois que la « crise économique » en vingt ans.

6.

Le vocabulaire ouvriériste comporte une expression maladroite, destinée sans doute à ceux qu’effarouche la « classe ouvrière », et qui prétend désigner les hommes au travail, opposés aux capitalistes, aux patrons, on dit : le monde du travail. Mais c’est le monde entier qui est devenu le monde du travail, auquel sont soumis tous les hommes qu’ils soient fonctionnaires à Paris, chômeurs à Berlin ou qu’ils meurent de faim dans le Sertao brésilien ou au Bengladesh sans avoir jamais « travaillé » de leur vie. Ceux-là, ce n’est pas qu’ils n’aient pas de travail, c’est qu’ils ne le connaissent pas. Le travail ne leur a pas encore été imposé ; ils n’ont pas de salaire et ils le paient cher. Ils cultivent la terre pourtant, élèvent du bétail, cueillent des fruits, façonnent des poteries, sculptent le métal, récitent des contes, aiment d’amour ; ils font des enfants et des œuvres d’art. De tout cela, les experts de la Banque mondiale disent que ce n’est pas sérieux puisque cela n’empêche pas de mourir de faim : « Contrairement à ce que l’on croit généralement, les causes de l’insécurité alimentaire [sic] ne sont pas à rechercher dans la pénurie de vivres, mais dans la faiblesse du pouvoir d’achat des pays et des ménages [19]. »

Sept cents millions de personnes qui s’activent du matin au soir risquent de mourir de ne pas travailler ! C’est un miracle du monde économique : où il n’y a jamais eu de travail, on trouve néanmoins des chômeurs.

L’enragé Leclerc ne se doutait pas que l’on pourrait étendre à la planète entière ce qu’il disait de la France : « Tous les hommes ont un droit légal aux subsistances et à toutes les productions de la terre, qui [leur] sont d’une indispensable nécessité pour assurer [leur] existence. [...] Il est ridicule, il est horrible même, d’entendre dans un pays qui produit [dans une] année commune, du grain assez abondamment pour nourrir ses habitants pendant trois années consécutives, crier à la famine [...]. La disette que nous éprouvons dans ce moment-ci est donc purement factice ; elle est la suite des spéculations des conspirateurs ; elle est l’effet de leurs coupables manœuvres [20]. »

L’économie est cette vision du monde, ridicule, horrible et factice, qui autorise à dire à la fois : « Le monde a largement de quoi se nourrir. La croissance de la production alimentaire mondiale a été plus rapide que celle, sans précédent, de la population au cours des quarante dernières années. Les prix mondiaux des céréales ont même baissé. [...] Mais de nombreux pays pauvres et des centaines de millions de gens pauvres ne profitent pas de cette abondance »... et ajouter que... « la cause principale de ce phénomène est le faible pouvoir d’achat de certains ménages et pays [21] ». Le monde économique, le seul, est ce monde où l’on produit réellement des pauvres, où les pauvres produisent réellement de quoi se nourrir, mais où ils doivent le vendre pour rembourser les dettes de leurs gouvernements. Ce monde où, les assistantes sociales le savent bien, les pauvres accumulent les dettes, pas l’argent. Ce monde grotesque où les exploiteurs des pays riches nourrissent leur bétail ou fabriquent du savon et de la peinture avec des millions de tonnes de beurre dites excédentaires. Ce monde de la disette planifiée, dont les maîtres se foutent du tiers comme du quart, à moins qu’il ne s’agisse de l’argent que leurs banquiers ont prêté aux exploiteurs locaux pour qu’ils s’achètent des armes anti-émeutes et fassent produire par leurs pauvres des matières premières utiles.

7.

Robespierre s’emportait contre le peuple, occupé de « chétives marchandises ». Il parlait du pain. Régis Debray ironise : la révolution sera à l’ordre du jour en France quand les gens feront la queue devant les boulangeries [22]. Des deux bourgeois, l’un s’offusque que le peuple ait de l’estomac et l’autre s’imagine que c’est dans cet organe que naissent toutes ses pensées.

Qu’un million de personnes meurent de faim chaque année en Amérique latine ne mérite pas, semble-t-il, d’être porté au passif de ce monde. En revanche, que l’Argentine menace de ne pas rembourser sa dette (53 milliards de dollars en 1987) terrifie les banquiers US qui ont porté cette somme à l’actif de leur comptabilité. N’était l’horreur trop réelle qu’il sécrète, il serait réjouissant de voir tel exploiteur local dévoiler le caractère purement factice du système économique international, par la simple menace d’ignorer brutalement la règle du jeu, comme ce personnage d’un film de Frank Capra, à qui un inspecteur du fisc demande pourquoi il n’a pas payé d’impôts sur le revenu depuis vingt ans et qui répond honnêtement : « Parce que je n’y crois pas [23]. » Les banquiers savent pallier les carences de la théologie par des arguments profanes. Pour convaincre l’Argentine de ne pas répudier sa dette, le Trésor américain menaça ses dirigeants d’un embargo sur certains produits, notamment l’insuline, indispensable au traitement des diabétiques [24]...

Et, tandis que les pauvres des pays endettés s’appauvrissent (même au Brésil, pourtant huitième puissance industrielle occidentale), les banques prêtent aux gouvernements de quoi payer les intérêts de leurs dettes. Ces gouvernements négocient périodiquement un remboursement de plus en plus étalé. Les intérêts augmentent d’autant. On a même vu quatre pays débiteurs, dont les deux plus importants du monde, le Mexique et le Brésil justement (190 milliards de dollars à eux deux), avancer 300 millions de dollars à l’Argentine pour lui permettre de régler les intérêts de sa propre dette (mars l984) [25].

Une certaine fausse critique trouve commode de reprocher aux banquiers et aux gouvernements démocratiques de commercer même avec des régimes totalitaires, comme s’ils négligeaient là un devoir sacré que la morale naturelle impose à tous. Or, lorsqu’un banquier négocie un prêt ou un contrat d’armement avec le chef d’une junte militaire, il manifeste simplement que l’essentiel pour ses employeurs et le monde qu’ils contrôlent est de consolider ce que les différents régimes politiques ont en commun : le règne de la valeur.

On ne pardonne pas aux USA de subventionner les régimes militaires d’Amérique latine ou d’Asie, mais lorsque les démocrates d’Europe de l’Ouest (ou les USA) prêtent des millions de dollars à l’URSS et à ses satellites, ce serait malgré le goulag ! Plaisante fantaisie.

L’anticommunisme, réel et meurtrier, de la politique US n’est pas exclusif du financement des « démocraties populaires ». Le modèle de société stalinien constitue un excellent repoussoir idéologique. Comme tel, il est subventionné en Europe de l’Est et c’est son exportation seule qui est combattue. Peut-être rêve-t-on au Pentagone d’une Amérique qui irait de San Francisco jusqu’au golfe de l’Anadyr, mais en l’état du monde, la stratégie américaine utilise les dirigeants du parti communiste d’Union soviétique aussi bien qu’un général chilien, et les rétribue en conséquence.

8.

Si la morale des banquiers enseigne qu’il faut travailler pour vivre, dans la réalité le travail tue (1 695 personnes au moins, en France en 1982 [26]). Par ailleurs, « De 5 200 à 13 000 personnes décèdent chaque année d’un cancer lié à leur activité professionnelle [27] ».

Le travail tue encore quand il a cessé : on meurt beaucoup dans les années qui suivent immédiatement la retraite. L’âge et l’usure produite par les années y contribuent, mais aussi la perte brutale de ce qui, dans l’activité salariée, a malgré tout rempli la vie. Il n’est pas rare que, pour résister à l’ennui et à l’humiliation d’une tâche dépourvue de sens (on ne produit rien d’utile ni à soi ni à d’autres), l’individu s’identifie à sa profession, voire à son entreprise, comme à une communauté illusoire. Écoutez cette secrétaire, mal payée et que l’on ne consulte sur rien, parler de la société qui l’emploie en disant « nous »... Pourtant, l’inhumanité n’est jamais achevée ; l’homme au travail peut, même si c’est faute de mieux, trouver dans ses relations avec les autres des moments de solidarité, d’humour, de communication. Reste que le travail aliéné occupe huit heures par jour, soixante ans d’une vie (les années d’école méritent d’être comptabilisées comme celles passées à l’usine ou au bureau). C’est ainsi la plus grande partie de la vie humaine qui se trouve directement dominée par le salariat. Or, ce temps est « différé » dans la conscience de celui qui le vit, comme la marchandise est un produit pré-échangé en pensée. En effet, le travailleur n’endure sa condition qu’en songeant à ce qu’il fera après le travail, en dehors de lui. Le plus clair de son temps, il le passe à agiter dans sa tête la pensée des marchandises.

Funeste surprise, ce qui reste à vivre hors du travail est soumis au même code salarié ! Le temps rare, compté dit-on justement, induit chez le consommateur de loisirs une espèce d’épicurisme névrotique. Il se doit de réussir ses sorties comme autant de séquences rigoureusement minutées : rendez-vous au café, restaurant, cinéma, discothèque, « rapports sexuels ».

Puisque le système Taylor sort de l’usine, les syndicats en font autant et inscrivent le « temps de vivre » au nombre de leurs revendications. Le travailleur préfère alors économiser moins d’argent mais gagner du temps. Ce temps-là, c’est vraiment de l’argent. Le monde de l’argent n’y perd rien.

9.

La révolution ne se fera pas au nom du « droit au travail », on voit pourquoi, mais pas non plus en exaltant le droit à la paresse. La révolution est, comme la passion, le moment de dépassement de l’activité et du repos. Fourier remarquait que des émeutiers sans expérience construisent une barricade plus vite et plus intelligemment qu’une équipe de maçons. Il est aussi le premier socialiste à fonder sa vision d’une société nouvelle sur l’extraordinaire multiplicité des passions et des goûts qui se rencontrent dans l’humanité. L’Harmonie dont il dresse la carte est l’ensemble raisonné des correspondances entre toutes les inclinations, dans les domaines amoureux, culinaires et esthétiques. Il n’est point, dès lors, de manie érotique tenue à honte par la civilisation, qui ne rassemble de nombreux suffrages et suscite un bavardage curieux et enrichissant [28] ; pas de défaut répugnant dont l’usage social n’apparaisse. À qui s’exerce ainsi sur le clavier passionnel, il semble possible d’assurer sans peine excessive les tâches nécessaires à la survie de l’homme. S’il subsistait néanmoins des besognes jugées rebutantes par tous, leur accomplissement serait entouré d’un tel appareil de plaisirs, il serait le prétexte de tant d’honneurs, qu’elles seraient bientôt recherchées. On en userait de même avec la femme, l’homme ou l’enfant, saisis de chagrin dans quelques occasions d’affliction que l’Harmonie ne prétend pas toutes leur épargner. Ce qui fait l’actualité de Fourier (contre Marx) et la raison pour laquelle sa doctrine est dite utopique, c’est qu’il part et parle de moi, être humain de désir et de souffrance, absolument rebelle à l’économie.

10.

Avant que les emplois peu rémunérateurs fussent eux-mêmes objets de convoitise, les adultes avaient coutume de prédire à l’écolier dissipé qu’il finirait au bas de l’échelle sociale, pauvre et centre de la risée générale : balayeur. Il y aurait une plaisante étude à mener sur la place du balai dans l’inconscient collectif. Modeste outil domestique, d’usage essentiellement féminin, le balai se voit promu dans l’imagerie révolutionnaire au rang d’arme symbolique du grand ménage social. Manié par un prolétaire aux biceps saillants, il figure encore dans les années 1980 sur une affiche du PCF. Ne devant moi-même qu’au hasard d’avoir (et pour combien de temps ?) échappé à la prédiction maintes fois réitérée par mes parents, je garde une tendresse particulière pour l’activité du balayeur : visiblement utile, rythmée par les saisons, facilement accordée à la flânerie et aux plaisirs de la communication. Aussi me semblerait-il juste que la révolution offrît à chacun(e) la possibilité de tâter du balai, s’il en a le goût, sans pour autant se voir enfermé dans le rôle étroit de « balayeur ».

Peut-être n’est-il pas inutile de préciser que je ne m’inspire en aucune façon d’une conception « chinoise » de la pédagogie, qui fit croire aux maoïstes occidentaux que l’équilibre idéal entre activité intellectuelle et travail manuel venait d’être découvert à Pékin. Des milliers d’imbéciles, tout juste capables de reconnaître une feuille de cannabis, s’extasièrent de voir des intellectuels astreints aux rudes travaux de la ferme. Ils rêvaient du Petit Trianon et c’était Auschwitz ; « le travail c’est la liberté », la plaisanterie fait rire tous les dictateurs.

Les balayeurs parisiens sont aujourd’hui dotés d’instruments dont seul le manche reste de bois, tandis que les tiges, moulées dans une matière plastique, imitent la forme des branchages. On a supprimé les pissotières, fabriqué des poubelles quasi impossibles à fouiller, implanté partout un répugnant mobilier publicitaire, mais subsiste envers et contre tout dans le balai (le mot est emprunté au gaulois) quelque chose de notre patrimoine culturel devant quoi recule le vandalisme technocratique.

La révolution supprimera le travail et les balayeurs, elle réhabilitera le balai !

11.

Le lecteur se sera peut-être inquiété de ne trouver au fil des réflexions précédentes aucune mention du prolétariat. Le terme est en général utilisé indistinctement pour désigner d’une part le rapport social dans lequel le capitalisme tente d’enfermer les hommes (producteurs-porteurs de marchandises), et d’autre part les hommes eux-mêmes. Ce dernier sens s’impose le plus souvent à l’esprit, tant l’imagerie ouvrière est encore puissante : la simple évocation du « prolétariat » fait apparaître aussitôt un cortège de rue ou une sortie d’usine.

La généralisation du salariat a pour conséquence que presque personne n’échappe au prolétariat comme rapport ; elle rend inopérante toute définition sociologique ou socioprofessionnelle. Pas plus qu’ils ne constituent une catégorie économique, les prolétaires ne peuvent être définis, si tant est que cela ait jamais été pertinent, comme une classe.

La Banquise [29] propose la définition suivante : le prolétariat « naît d’abord » parmi les salariés astreints à des tâches d’exécution, dont l’aliénation est la plus forte et dont la position dans la production leur permet le mieux de la bouleverser le moment venu. Ce que l’on rapprochera utilement des conceptions de Debord et Sanguinetti : « [...] ces ouvriers [...] restent assurément, sans être tout le prolétariat, son centre même : parce qu’ils assument bel et bien l’essentiel de la production sociale et peuvent toujours l’interrompre, et parce qu’ils sont plus que personne d’autre portés à la reconstruire sur la table rase de la suppression de l’aliénation économique [30]. » Ce dernier texte fait référence aux « ouvriers de la grande industrie » tandis que La Banquise élargit sa définition du prolétaire à l’employé de bureau. Il y a là un effort pour éviter l’ouvriérisme, contrarié cependant par le fait que l’une des caractéristiques, retenue en commun par les deux analyses (la position dans la production), concerne surtout les ouvriers d’usine.

Aucun des deux textes ne s’émancipe vraiment d’une vision finaliste de l’histoire. On admettra facilement que certains travailleurs sont mieux placés que d’autres pour interrompre la production et (mais c’est moins évident) la réorganiser sur de nouvelles bases. Que cela aussi soit indispensable à une révolution n’échappe à personne. Que tout doive commencer par là et de cette manière, comme cela semble sous-entendu, est plus discutable. Que les salariés qui subissent l’exploitation la plus violente, la plus archaïque en quelque sorte, que les plus pauvres, les « prolétaires » au sens latin, soient davantage enclins à la révolution, relève du vœu pieux.

« Le prolétariat ne peut être défini, ajoutent Debord et Sanguinetti, qu’historiquement, par ce qu’il peut faire et par ce qu’il peut et doit vouloir. » Mais ce qu’il peut faire, rien n’indique qu’il soit porté à l’accomplir. Sans doute, la forme particulière de l’exploitation qu’il subit lui interdit certaines échappatoires dont disposent d’autres couches sociales. « Le PDG et l’artiste peuvent toujours plus ou moins changer de vie - de survie - sans "changer la vie" [...] » (La Banquise).

Mais d’autres impasses sont ménagées aux ouvriers. On a vu en 1979 les sidérurgistes de Lorraine protester contre la politique de « restructuration » qui les mettait au chômage. Ces luttes très violentes ont été bien tolérées - que l’on se souvienne que des manifestants pris le fusil à la main après avoir blessé des CRS ont été condamnés à des peines légères assorties du sursis - parce qu’elles sont demeurées sur le terrain ouvrier (défense de l’emploi) et régional [31].

L’une des conclusions auxquelles parvient La Banquise et qui me paraît pertinente permet de s’interroger du même coup sur l’utilité du concept « prolétariat » : « Nous n’affirmons pas que la révolution sera le fait d’ouvriers plus que d’ingénieurs mais que les ouvriers et les ingénieurs feront la révolution sur la base d’une critique radicale du travail ouvrier, sur la base de sa destruction et, partant, de tout ce qui est construit dessus. »

Il n’y a plus que les sociobiologistes pour fournir des éléments d’analyse « objectifs » du prolétariat : les groupes sanguins, le quotient intellectuel... « Il existe en fait, dit Christen, une triple corrélation : entre la classe sociale et l’intelligence, entre la classe et la taille et entre la taille et l’intelligence [32]. »

Au bout du compte, nous savons que le prolétariat n’est pas une classe, pas un groupe professionnel non plus qu’une catégorie économique ; qu’il n’a ni prédisposition particulière au communisme ni mission historique, ni centre ni périphérie. Faut-il vraiment compliquer cette charade à l’infini ? Je n’en vois pas l’intérêt.

[1] Entretien avec Roland Surzur, dans Gai-Pied n° 210, 8 au 14 mars 1986.

[2] Jean-Claude Guillebaud, journaliste, et Michel Albert, président des Assurances générales de France et auteur du Pari français (Le Seuil). J’utilise le dossier de presse rédigé par eux et le script de l’émission.

[3] Pareillement, la sexualité existe bien puisque vous ne jouissez pas.

[4] Une enquête sur la nature et les causes de la misère des gens, Jean-Pierre Voyer, Éd. Champ Libre, 1976, pp. 28 et 42.

[5] France-Inter, journal de 13 heures, 30 juillet 1986.

[6] Télérama, n° 1781, 29 février 1984.

[7] Les conditions de logement des ménages en 1978, Institut national de la statistique et des études économiques, « Les collections de l’INSEE », n°356, 1980.

[8] Voir notamment le dossier signé du pseudonyme collectif « Gracchus » dans le n° 1 de Vertiges (10 mai 1984) et l’article d’Alain Dugrand dans Le Matin, 9 mai 1984. Lors d’une causerie organisée à Nantes par le Cercle Renaissance (septembre 1983), de Villiers stigmatise la contraception et le divorce par consentement mutuel, « importants moments de décadence ». Il crée Alouette FM « la première radio locale de France (Libération) et devient en 1986 secrétaire d’État auprès du ministre de la Culture et de la Communication. La direction de Libération refuse toute autocritique, malgré le vote de défiance dont elle est l’objet lors d’une assemblée générale extraordinaire. Rien d’étonnant à cela, les crabes n’abandonnent pas leur panier si facilement. Michel Albert, dont la famille a des intérêts dans « Alouette FM », est membre, comme Yves Sabouret - autre actionnaire de Libération- du « Conseil académique » de la Fondation pour les arts et les sciences de la communication, créée en mai 1983 par... de Villiers. On retrouve Albert, ainsi que Pierre Rosanvallon, chroniqueur économique à Libération, à la Fondation Saint-Simon, sorte de club de réflexion de droite, aux côtés de... Serge July, Jean Daniel (directeur du Nouvel Observateur) et François Furet (historien, également membre de l’Internationale de la Résistance, association d’intellectuels anticommunistes), etc.

[9] Cf. J. P. Voyer, op. cit.

[10] La politique du Vivant, Henry de Lesquen et le Club de l’Horloge, Éd. Albin Michel, 1978, P. 157.

[11] Marc Guillaume, ici interrogé dans Le Monde (22-23 avril 1984) est l’auteur d’une thèse d’économie préfacée par Raymond Barre et coauteur de L’anti-économique avec Jacques Attali ; il est en outre professeur à l’École polytechnique. Spécimen nuisible.

[12] Éditorial de Georges-Marc Benamou dans Globe, n° 15, mars 1987. Ce numéro contient, encarté, l’essai de B.H. Lévy, Éloge des intellectuels et s’orne en couverture du portrait de Lévy.

[13] Du Libéralisme à l’anarcho-capitalisme, Pierre Lemieux, PUF, 1983, p. 133. À signaler également : Les Libertariens américains. De l’anarchisme individualiste à l’anarcho-capitalisme du regrettable Henri Arvon, PUF, 1983.

[14] Voir « Rendez la monnaie », de Claude Sarraute, dans Le Monde, 5 décembre 1987.

[15] Les « rockcréateurs » [sic] qui organisent l’opération se sont baptisés en toute simplicité les « Rebelles au bois dormant ». Ce n’est pourtant pas faute d’avoir été baisés par les banquiers. Voir Libération, 14-15 février 1987.

[16] L’argent peut souffrir également de pléthore ou de disette (la seconde peut d’ailleurs recréer la première). On comptait pendant la Révolution française 5 800 espèces de billets d’origine privée (89 - ! - rien qu’à Paris) : « billets patriotiques, bons de communes, monnaies d’urgence, de secours ou de nécessité ». (Voir Le coût de la Révolution française, René Sédillot, Éd. Perrin, 1987, p. 224. Tendance économiste de la nouvelle droite historienne. Voir à ce propos Chroniques Libertaires, n° 5, été 1987.) Au contraire, la pénurie de centesimi a conduit les commerçants italiens à rendre la monnaie à l’aide de bonbons. Avant que l’État n’intervienne, les banques avaient pris l’habitude d’émettre leurs propres petites coupures.

[17] Le Monde, 14 mars 1985.

[18] Cité dans Le Dragon et la Souris, Jean-Christophe Tournebise et Lawrence Macdonald, Éd. Christian Bourgois, 1987, p. 142. Les mots argent et avenir sont homophones en chinois ; « Regarder vers l’avenir » est un slogan révolutionnaire classique.

[19] La Pauvreté et la Faim. La sécurité alimentaire dans les pays en développement : problèmes et options, 1986.

[20] L’ami du Peuple, n° X, 10 août l’An II de la République. Voir Guillon Claude,Deux Enragés de la Révolution : Leclerc de Lyon et Pauline Léon, La Digitale, 1993.

[21] Rapport de la Banque mondiale déjà cité.

[22] Dans Libération, 14 juin 1979.

[23] You cant take it with you, 1938. Titre français : Vous ne l’emporterez pas avec vous.

[24] Le Monde, 16 avril 1985.

[25] Le Monde, 7 juin 1984.

[26] La Caisse nationale d’assurance maladie fournit des chiffres portant sur 14 millions de salariés, soit 80 p. 100 de l’ensemble. Voir Les Risques du travail, Éd. La Découverte, 1985, p. 31.

[27] Le Monde, 13 août 1986. Pour des chiffres plus récents, voir Je chante le corps critique, 2008.

[28] Donc, les sexologues seront, s’ils en valent la peine, violés et mangés.

[29] « Les révolutionnaires ont-ils une contre-révolution de retard. Notes sur une classe impossible », n° 3, été 1984, P. 19. La Banquise a tenté un important travail de clarification théorique, sur lequel je m’appuie largement, en le critiquant.

[30] La véritable scission dans l’Internationale, Thèses sur l’I.S. et son temps, Éd. Champ Libre, 1972, p. 57.

[31] Au contraire, lors de la manifestation des sidérurgistes à Paris, le 23 mars 1979, de jeunes chômeurs arrêtés sans armes ou en possession d’un lance-pierres ont croupi des mois en prison.

[32] L’homme bioculturel, Yves Christen, Éd. du Rocher, 1986, p. 33, en note.