De la révolution, chap. VIII.

CREDO ET CONFITEOR

mardi 15 avril 2008.
 
On trouvera ci-dessous le huitième chapitre de mon livre De la révolution. 1989 : l’inventaire des rêves et des armes (Éditions Alain Moreau, 1988 ; épuisé).

*

Où l’auteur rapporte les propos d’une jeune femme et d’un anarchiste. - Les gens sont-ils aussi cons qu’ils en ont l’air ? - L’inspecteur Duras mène l’enquête. - Éloge de la rage. - Le secret de la cabale. - Un repenti parmi d’autres.

1.

« Tu crois forcément à quelque chose, sinon tu ne ferais rien », me disait une jeune femme qui jugeait de son devoir amoureux d’éclairer, en dépit de mes protestations, le mécanisme de ma pensée et de mes actes. Eussé-je nié faire des rêves la nuit ou avoir désiré ma sœur, le ton n’eût pas été plus péremptoire, plus scientifique.

« L’homme veut plutôt croire que savoir », affirme le sociobiologiste Wilson. Inutile d’aller là-contre ; la croyance est le fondement de l’action humaine. Ôtez-lui ce ressort, l’humanité sera saisie des dernières convulsions, comme une volaille à qui l’on a tranché le cou et dont les pattes la portent encore, pour tomber bientôt dans une prostration navrée.

Parvenu à un certain âge, vous pourrez, sans risquer que l’information soit contredite ou écartée d’un ricanement, affirmer par exemple : « Je déteste les épinards ! » Au pire, on vous priera de n’en rien dire devant les enfants, dont le libre arbitre est moins établi que le vôtre. Essayez donc maintenant de faire savoir que vous ne croyez en rien, on supposera un brillant paradoxe destiné à retenir l’attention. Si la conversation se prolonge, vous percevrez l’agacement croissant de ceux que vous empêchez de vous expliquer à vous-même, autant dire de vous rendre service. Persistez, on vous tiendra pour précieux, déloyal, prisonnier d’un dogme qui vous éloigne de l’humanité.

Impossible de ruser, vous serez découvert tôt ou tard. Un jeune libertaire, assez désenchanté, à qui j’avais fait valoir quelques raisons de ne pas désespérer des hommes, en déduisit derechef que je « croyais à la révolution ». Lui-même, n’y « croyant pas », était loin de soupçonner que cela revient exactement au même. M’entendant un autre jour moquer les anarchistes vieux-croyants, il prit un air peiné duquel je déduisis qu’il me reprochait de fustiger chez les autres mes propres travers. Ainsi, il n’est besoin que de s’éloigner tant soit peu de la résignation commune, qui s’appuie sur un solide mépris des hommes, pour être jugé esclave d’une chimère.

Au fait, sur quoi s’appuie donc le mépris de nos agnostiques ? Eh bien, c’est que les gens sont cons. Les gens sont-ils vraiment cons ? Oui, très cons. Pauvres petits cons. Plus cons que les oiseaux ? C’est difficile, mais les gens peuvent le faire [1]. Plus je connais les gens et plus je me méfie de leurs bêtes.

Les gens sont trop cons, et laids le plus souvent. Ils puent ; sales cons ! Pas un pour racheter l’autre. Les hommes sont cons. Plus cons que les femmes ? C’est difficile à dire ; elles-mêmes le sont très. Des vrais cons. Qu’est-ce qu’on peut faire avec des cons pareils ? Ils sont trop cons, tous les cons vous le diront aussi bien que moi.

Triste constat, dressé chaque jour, plutôt dix fois qu’une. C’est sans doute vrai pour ce con-là (regarde-moi ce con !), à ce moment-là, et même pour beaucoup d’autres qui lui ressemblent. Et puis ça soulage. Pour qui en resterait là, subsistent deux perspectives : le repli sur soi (il y a des hôpitaux psychiatriques pour ça) ou la réussite sociale (devenir le roi des cons). Rien qui paraisse très malin.

Qu’avais-je pu raconter à mon jeune anarchiste, qui lui ait semblé d’un optimisme hors de saison ? Le déroulement d’une journée révolutionnaire, celle du 5 octobre 1789, telle que Michelet en fait le récit. Des milliers de femmes de la Halle partent à pied chercher Louis XVI à Versailles. La plupart d’entre elles aiment le roi ; elles croient que sa présence à Paris suffira pour que l’on donne du pain au peuple. En attendant, on tire dessus. La Fayette, opportunément accouru pour sauver les meubles de la cour, fait acclamer le roi, la reine, et même les soldats qui viennent de faire feu. Le roi est contraint de se rendre à Paris, escorté par la foule, dont on a vivement chassé quelques voleurs et gens sans aveu qui ont voulu faire dégénérer la manifestation à leur profit (comme tout cela est tristement moderne !). Il y a deux mois et demi que la Bastille a été prise, la monarchie sombre lentement, et pourtant, le peuple qui élargit les voies d’eau crie « Vive le Roi » !

Cette évocation historique peut faire office de parabole. Les hommes n’ont pas forcément conscience de l’histoire qu’ils font ; le contenu réel de leurs actes, il arrive qu’ils le travestissent en toute sincérité. D’autre part, on ne peut concevoir ce dont ils deviennent capables dans l’effervescence d’une révolution d’après la somme des vices particuliers qu’on leur connaît dans l’ordinaire du malheur. Mais l’opposition est telle entre l’état où l’anarchiste voit les hommes autour de lui et la représentation mythique de la foule révolutionnaire, dotée d’une conscience exacte de son indignité passée et des moyens de la réformer, que sa foi tourne court. Désormais, il méprisera l’humanité à proportion de la confiance qu’elle avait su lui inspirer.

2.

La croyance des humbles attire sur eux l’absolution des erreurs qu’elle leur a fait commettre. « Si nos communistes acceptent les camps et l’oppression, c’est parce qu’ils en attendent la société sans classes par le miracle des infrastructures. Ils se trompent, mais c’est ce qu’ils pensent. Ils ont le tort de croire dans l’obscurité, mais c’est ce qu’ils croient. [...] Jamais nazi ne s’est encombré d’idées telles que : reconnaissance de l’homme par l’homme, internationalisme, société sans classes. Il est vrai que ces idées ne trouvent dans le communisme d’aujourd’hui qu’un porteur infidèle, et qu’elles lui servent de décor plutôt que de moteur. Toujours est-il qu’elles y restent. [...] Au lieu de quoi la propagande nazie enseignait à ses auditeurs l’orgueil du peuple allemand, l’orgueil des aryens et le Führerprinzip [2]. » Pour entendre Sartre et Merleau-Ponty, il convient d’apprécier dans leur raisonnement la part d’autocritique. C’est leur propre égarement qu’ils décrivent et pour lequel ils demandent l’indulgence. La faute qu’ils expient, ce n’est pas leur foi en Staline, ils l’invoquent au contraire comme circonstance atténuante, c’est de n’avoir pas cru aux camps et à l’oppression. On ne peut pas tout croire ! Il est faux d’ailleurs que les staliniens reconnaissent en 1950 l’existence de camps et d’un régime d’oppression en URSS, faux encore qu’ils en « attendent la société sans classes ». Occupés à rendre excusables les mensonges qu’ils ont diffusés dans le passé, nos philosophes sont contraints de mentir encore sur la nature du stalinisme.

Les millions de personnes assassinées sur ordre de Staline auraient été consolées d’apprendre qu’elles mouraient victimes d’une illusion d’optique ! Sont-ils pas attendrissants, ces staliniens que chaque nouveau cadavre renferme un peu plus dans leur religion de l’obscurité ? Sont-ils pas humains, ceux-là qui croient, qui ont donc des émotions, des pensées, un idéal ? Sans doute l’idéal ne reste plus que comme un décor, mais il reste. Et pour cause ! Si ce que Sartre est obligé de qualifier de « décor » disparaissait, il serait difficile d’établir la différence qu’il veut voir entre nazisme et stalinisme. Là où nos philosophes distinguent une preuve, réside le dernier alibi. J’ignore si les théologiens estiment que l’Inquisition était « porteuse », même « infidèle », de la charité chrétienne. Il est certain que c’est en son nom qu’on allumait les bûchers. La charité « y restait ». Quant au Führerprinzip, qu’on aimerait nous voir prendre pour un trait typique du folklore nazi, qui mieux que Staline l’a incarné ?

3.

La croyance ressortit à la pensée religieuse, non pas simplement en ce qu’elle exprime une foi, mais parce qu’elle sacralise le croyant. Ce que je crois peut être critiqué, mais je ne peux être critiqué pour ce que je crois. Marguerite Duras offrit en 1985 une bonne illustration de cette prétention exorbitante. Sollicitée par Libération d’effectuer un reportage sur une affaire d’infanticide dont la presse avait fait un passionnant roman à épisodes, elle « s’est précipité » (selon Serge July) à Lépanges-sur-Vologne, résidence de la famille Villemin. Christine Villemin est, à l’époque où Duras écrit, en détention provisoire, soupçonnée du meurtre de son fils Grégory, dont le corps a été retrouvé dans un étang. Mais c’est la maison familiale qui attire Duras : « Dès que je vois la maison, je crie que le crime a existé. C’est ce que je crois. C’est au-delà de la raison. [...] L’enfant a dû être tué à l’intérieur de la maison. Ensuite il a dû être noyé. C’est ce que je vois. Je vois ce crime sans juger de cette justice qui s’exerce à son propos [3]. » À partir de son délire visionnaire, Duras instruit à charge contre la jeune femme, qu’elle ne désigne jamais que sous le pseudonyme de Christine V., comme s’il fallait, pour mieux lui voler sa parole, la priver d’abord de son nom. Qu’importent ses dénégations, Duras la croit, la voit, la sait coupable : elle a tué son fils. Les derniers sacrements, Duras les réserve à sa propre victime : « Christine V. est sublime. Forcément sublime. »

Dans le rôle de la femme de l’inspecteur Columbo, Duras fait des jaloux. Au détour d’un beau livre consacré à sa relation épistolaire avec l’écrivain Salvat Etchart, Rezvani résout lui aussi l’« affaire Grégory » : « Le mobile est là lisible : l’écrit a anticipé l’acte. [...] En (s’)écrivant sa première lettre anonyme la jeune ouvrière se mettait en demeure d’exécuter le plus monstrueux des contrats "littéraires" [4] », etc. C’est la même assurance, la même certitude d’être dans son bon droit, qui guide le psychiatre-expert auprès des tribunaux.

4.

Je me défie de toute croyance. « Que le contenu de cette attitude intellectuelle soit une idée terrestre ou supraterrestre, ce moyen de locomotion psychique me rappelle les vaines tentatives de vol d’une poule domestique » (Musil).

Je ne crois pas à la révolution. Quant à sa probabilité, je me pose autant de questions que j’ai de certitudes. Tout de même, le ridicule de tant de sottises et de mensonges que l’on nous sert pour la réfuter suffit à ma jubilation. Un monde qui ne sait que mentir et bouffonner pour se défendre d’un rêve n’est pas encore sauvé. Ridiculiser ce que les maîtres et la valetaille de ce monde annoncent comme vérité et réalité, c’est une bonne part de la tâche assignée au présent livre. Nous y sommes contraints. Il est important de montrer que si l’idée révolutionnaire a perdu son crédit depuis le début du siècle, la contre-révolution n’a rien inventé qui puisse établir sa puissance. Elle ne sait que donner forme aux plus vieilles angoisses de l’homme et nourrir sa résignation d’ersatz philosophiques ou scientistes. Où cette idéologie touche au vif, c’est lorsqu’elle emprunte ses traits à la mosaïque des humiliations quotidiennes. Hors de l’état d’insurrection, notre contemporain est trop disposé à se reconnaître dans le miroir qu’on lui tend. C’est bien là sa jalousie, ses fantasmes, sa honte, sa douleur, la peur qui le retient. « Ignorant de sa dignité, il est très loin de l’honorer chez autrui ; conscient du tumulte de ses propres convoitises, il les redoute chez tout être qui lui ressemble. Jamais il n’aperçoit en lui-même les autres ; il n’aperçoit dans les autres que lui-même, et la société au lieu de l’agrandir aux proportions de l’espèce, ne fait que l’enfermer de plus en plus étroitement dans son individu » (Schiller). L’idée qu’il se fait de lui-même est sa plus grande défaite.

La croyance est le seul rapport intellectuel qu’il conçoive avec une idée ou un projet. À la pensée critique, il préfère les vérités révélées, c’est pourquoi il s’empresse dans les nouvelles boutiques de la foi, sectes religieuses ou médicales. Persuadé qu’il est incapable de bouleverser ou même de comprendre l’ordre du monde, il lui suppose une rationalité supra-humaine. Ainsi, il parvient, sans l’audace d’une pensée personnelle, à créer un « autre monde » dont les croyances ont, sur celles du monde supposé réel, l’avantage de la poésie. Les morts y sont plus loquaces que le voisin de palier ; la pensée y suffit à déplacer les pendules ou faire tourner les guéridons ; les anges y sont d’agréables compagnons et l’on peut, selon l’humeur, attribuer ses migraines aux ondes, aux astres, aux nombres ou à Belzébuth. Faute de ce bric-à-brac fantastique, certains perdraient tout à fait pied ; une amie me disait : « Si je n’imagine rien au-dessus de moi, je préfère me tuer tout de suite. » Je n’ai pas le cœur d’en rire et même je veux bien comprendre que cela soit plus attirant pour l’esprit que l’économie ou la sexualité. Mais que l’on n’espère pas me faire frissonner, d’excitation ou d’horreur, à l’annonce que telle personne de ma connaissance entretient un commerce régulier avec son défunt mari. Je n’en doute pas, je m’en moque. Qu’on lui passe donc le bonjour, et s’il a des lumières sur l’avenir, qu’il nous dise quel jour les vivants se parleront les uns aux autres. Je suis trop occupé des merveilles et des drames de la vie présente, ceux que j’éprouve ou que j’observe, pour me soucier d’autre chose. Je pratique sans la comprendre l’alchimie de la passion « et ne me puis donner contentement, si hors de moi ne fait quelque saillie » (Louise Labbé). Seule l’émotion me porte à l’état où je suis certain de vivre.

J’ai besoin d’amour et d’émeutes, voilà ma cabale.

5.

La lecture des feuilles révolutionnaires me laisse perplexe ; le plus souvent, leurs auteurs jugent inutile de m’éclairer sur les griefs personnels qu’ils ont contre ce monde, de sorte que leur littérature semble, quand elle n’est pas simplement calquée sur le journalisme traditionnel, se prévaloir d’une espèce de valeur abstraite, garantie peut-être par une science inconnue où l’on sent qu’il entre beaucoup de marxisme vulgaire. Cette prétention même est contrariée par une critique indigente et un style fort triste. Quoique désincarné, tout cela manque aussi d’esprit.

Je ne propose pas, comme ce fut la mode après 1968, de « parler aux gens de ce qui les concerne ». Il faudrait supposer que les gens et moi ne sommes pas concernés par les mêmes choses, et que seule une enquête ethnologique (peut-être un sondage ?), révélera les sujets, autrement imprévisibles et en tout cas sans intérêt pour moi, qui peuvent passionner les humains qui m’entourent. Si beaucoup de révolutionnaires répugnent à une telle enquête, ce n’est pas qu’ils en voient les vices constitutifs ; ils craignent plutôt de voir confirmer leurs cauchemars : les hommes sont captivés par les gains de hasard, l’activité utérine de la princesse de M*** et le journal télévisé. C’est effectivement ce que croient les hommes, vivement encouragés en cela par ceux qui affectent de recueillir leurs avis.

C’est en parlant de et pour moi que j’ai le plus de chance d’être entendu des autres.

La glaciation stalinienne a rendu suspecte l’idée de révolution, et sur la pensée critique on jette les oripeaux dégoûtants de l’idéologie. Inutile pour l’heure de parler de révolution si je tais les raisons qui me la font désirer. On peut tout m’ôter, « mais non pas mes douleurs ; j’en suis toujours le roi » (Shakespeare). Sans cesse attisées par d’autres, différentes ou pareilles aux miennes, elles sont la source suffisante de mes colères.

Enragé ! joli titre vraiment ! réconfortante maladie, qui me dispense des secours de la religion et de croire en rien.

6.

Bien des intellectuels pensent et écrivent comme des flics, mais il faut relever une circonstance où ce sont les moeurs intellectuelles qui ont inspiré la police ; je veux parler des facilités judiciaires et financières consenties aux « terroristes » repentis. Seuls quelques fâcheux firent observer que la perspective d’être soi-même blanchi et doté d’un petit capital pourrait bien pousser le repenti à dénoncer n’importe qui. Ces objections furent d’ailleurs présentées sur un ton de protestation morale qui montrait assez que leurs auteurs n’en attendaient aucun effet. Personne, surtout parmi les protestataires, ne voulut remarquer que le procédé consistant à monnayer des confessions est d’usage courant dans l’intelligentsia occidentale depuis les années 1950. Il était donc inutile de supputer les effets d’une telle politique, on avait eu tout loisir de les éprouver.

Le repenti est un croyant honteux. L’intellectuel repenti a donc l’excuse de la foi, il lui reste à vendre sa honte. Ses confrères sont animés d’une telle soif de pardonner, et les éditeurs d’un tel besoin de « nouveautés », que sa tâche sera facile. Il suffit parfois d’une phrase pour muer trente ans de complicité de meurtre en héroïsme : « Il y a longtemps que je soupçonnais Aragon d’héroïsme, écrit Claude Mauriac dans Le Figaro [5]. Je le dis sans ironie. Avec gravité. La foi est respectable. En l’homme comme en Dieu. [...] Aragon écrit encore : "Je songe à toi, Clémentis, qu’ils pendirent !" [6] puis il s’interrompt : "Ah parlons d’autre chose." Mais il a parlé. Et plus tardivement il l’a fait, plus il lui a fallu de courage. »

Rien d’étonnant, après tout, à ce que l’on mesure à l’ancienneté le courage d’un fonctionnaire de la plume.

Issue du maoïsme, la nouvelle vague stalinienne a bénéficié du développement des moyens dits de communication. Il était possible, dans les années 1970, de passer de la littérature prochinoise à sa dénonciation, en l’espace de quatre ans et avec le même succès médiatique. C’est la prouesse qu’ont réalisée les époux Broyelle, dont je résume l’itinéraire. 1973 : Claudie Broyelle publie La moitié du ciel [7], essai à la gloire de la politique de répression sexuelle en Chine ; le fichage des femmes, de leurs rythmes menstruels et de leurs affections génitales, est un exemple que la France devrait bien suivre ; le mariage tardif est une mesure révolutionnaire. 1977 : Deuxième retour de Chine [8] ; Claudie et Jacques Broyelle révèlent que « même un court voyage en Chine laisse entrevoir à qui ne cherche pas à s’aveugler, une autre réalité, soigneusement tue ». Ayant passé deux ans à Pékin, nos repentis ont de belles choses à dire, qui fourniront la matière de plusieurs ouvrages (1978, 1980, 1982). Dans les premiers, déjà, l’exigence intellectuelle nouvelle des auteurs ne se fonde que sur l’idéal démocratique. Insensiblement, la critique ne vise plus le totalitarisme que pour atteindre, à travers lui, le désir de révolution qui en serait l’origine. Huit ans après avoir applaudi le régime issu de la [dite] Révolution culturelle, Jacques Broyelle « estime quant à lui, que si la guerre du Vietnam était à refaire, il faudrait, cette fois, être du côté des Américains [9] ». L’ancien animateur des Comités Vietnam de base (1967) insiste trois mois plus tard : « Si l’intervention américaine au Vietnam est condamnable, c’est parce qu’elle a échoué [10]. » Pour Broyelle, si ce n’était pas le Vietcong qui incarnait la liberté, c’étaient donc les G.I.’s ! On voit là un défaut du repenti : généralement d’intelligence médiocre, il est incapable de s’en tenir au vraisemblable. Il veut montrer sa bonne volonté ; il en fait trop.

[1] Salut au dessinateur Chaval, auteur d’un album et d’un court métrage tous deux intitulés : Les Oiseaux sont des cons.

[2] Je souligne. Maurice Merleau-Ponty et Jean-Paul Sartre, « Les jours de notre vie », Les Temps modernes, janvier 1950, cité par Serge Quadruppani dans Les Infortunes de la vérité, Olivier Orban éditeur, 1981, p. 168.

[3] Libération, 17 juillet 1985. Je souligne.

[4] J’avais un ami, Christian Bourgois éditeur, 1987, p. 81.

[5] 21 octobre 1968.

[6] Dans sa préface à La Plaisanterie, de Kundera.

[7] Éd. Denoël-Gonthier.

[8] Le Seuil.

[9] Libération, 26-27 janvier 1985, article de Pierre Haski.

[10] Le Matin, 2 mai 1985.