De la révolution, chap. VII.

LE PARAVENT CHINOIS

samedi 12 avril 2008.
 

On trouvera ci-dessous le septième chapitre de mon livre De la révolution. 1989 : l’inventaire des rêves et des armes (Éditions Alain Moreau, 1988 ; épuisé).

Rédigé avant les événements de la place Tian An Men (1989), De la révolution porte sur la quatrième de couverture, en français et en chinois, une dédicace à Wei Jingsheng, alors détenu en Chine, et aux rebelles du monde entier.

On retrouvera dans ce texte un certain nombre de cadavres célèbres, que la presse fait bouger et puer encore au gré des anniversaires de naissance et de décès, et quelques autres qui sont persuadés d’être toujours vivants. À l’heure où les débats sur le boycottage des Jeux olympiques de 2008 à Pékin (cf. Je boycotte...) et la commémoration de 1968 ramènent la Chine, et même la prétendue « Révolution culturelle », à la une des gazettes, il est utile de rappeler qui furent les assassins, et qui furent les ordures qui les applaudirent et firent leur publicité ici. Tant pis pour l’odeur !

*

Où l’on scrute le miroir favori de la démocratie occidentale. - Hommage à Wei Jingsheng et aux amis de la démocratie directe ! -La longue marche de Mme de Beauvoir. - La connerie est structurée comme un langage. - Le vent froid a chasse le printemps. - Que cent fleurs s’évanouissent ! - Les nouveaux missionnaires ; l’attaque de leur position.

1.

Les religieux taoïstes initiaient leurs fidèles lors de cérémonies de jeûne collectif. Ainsi, le jeûne du Talisman Jaune permettait de racheter les péchés des ancêtres : « C’est par la lassitude des gestes fatigants renouvelés indéfiniment, par la monotonie des longues prières répétées interminablement, que l’on cherchait à inculquer aux fidèles la notion que le salut ne s’obtient pas sans peine, en leur faisant, en quelque sorte, sentir physiquement cette peine, plutôt qu’en la leur faisant comprendre ; les participants devaient sortir brisés des longues séances où il leur fallait rester à entendre réciter la même prière à peine changée [1]. » Je ne sais si Mao Zedong méritait le qualificatif de « taoïste serein » que lui attribue Jean Chesnaux [2], mais assurément on peut retrouver dans les pratiques du régime policier qu’il a instauré l’écho des cérémonies religieuses du vie siècle de notre ère. Séances d’épreuves décrites par Pasqualini, où les prisonniers doivent « aider » l’un de leurs camarades à s’améliorer, à se purifier de ses erreurs, en hurlant pendant des heures à ses oreilles des accusations stéréotypées. Meetings de lutte à mi-chemin entre la farce et le lynchage, qui firent les beaux jours de ladite Révolution culturelle. À des millions de Chinois sous-alimentés, on a fait psalmodier la « pensée Mao Zedong ».

Le serment prêté par la marine (fin 1967) précise : « Nous appliquerons phrase à phrase, nous appliquerons mot à mot chaque instruction du président Mao ; celles que nous comprenons, nous les exécuterons, celles que nous ne comprenons pas, nous les exécuterons résolument aussi, et dans le processus d’exécution nous en approfondissons la compréhension ; nous ferons de la pensée du président Mao la substance de notre âme, de façon qu’elle commande chacun de nos nerfs, chacun de nos gestes [3].

L’usage obsessionnel du « Petit livre rouge » à tout moment de la vie quotidienne, et de manière caricaturale lors des grandes messes organisées par le régime, ne pouvait manquer d’embarrasser ses amis les mieux disposés. Prévenant la critique, Maria-Antonietta Macciocchi se voulait compréhensive : « Parfois on n’en peut plus ; les entendre toujours répéter les mêmes phrases peut ennuyer, faire bâiller. Et pourtant, au fur et à mesure que votre subtilité augmente, vous arrivez à comprendre que les mots qu’ils prononcent, la lecture qu’ils font du Petit livre rouge, n’est pas une plate récitation [...]. Cette lecture est antidogmatique par excellence. [...] La pensée de Mao pousse à proposer à nouveau, de façon originale, individuelle, par l’obligation qu’a le Chinois d’élaborer des idées, le primat de la politique sur la réalité objective et sur soi-même, pour "révolutionner" l’une et l’autre [4]. » La subtilité de mon lecteur ayant sans nul doute augmenté en proportion du nombre de pages du présent ouvrage qu’il a parcourues, il aura remarqué une vérité que la stalinienne ne songe même pas à dissimuler parmi des âneries plus réjouissantes : le projet maoïste, c’est bien d’imposer le primat de la politique, c’est-à-dire de l’idéologie, sur la réalité. Voilà ce que l’intellectuelle entend par « élaborer des idées ». Il est vrai que les Chinois y sont « obligés », ce qui est évidemment « antidogmatique par excellence ». Le crétin Sollers ne s’y trompait pas et saluait chapeau bas : « Courage et lucidité de Macciocchi dans l’aveuglement quasi général [5].

2.

À l’automne 1973, trois anciens gardes rouges diffusent un dazibao (affiche en gros caractères) signé du pseudonyme de Li Yizhe [6]. Le 10 novembre 1974, le groupe affiche à Canton une troisième version de ce texte intitulé À propos de la démocratie et de la légalité sous le socialisme. Qu’écrivent-ils, ces Chinois que rien n’oblige à le faire ?

« Nous n’oublions pas la liturgie ininterrompue et permanente : prière du matin, confession du soir, meetings, rassemblements, changement de service, que ce soit pour téléphoner, pour faire du courrier, pour aller faire ses courses ou pour rendre la monnaie et jusqu’aux repas mêmes, tout était laqué d’une épaisse sauce religieuse dégageant une forte odeur de Dieu. [...] Ils ont fabriqué tout un "système" qui n’est autre que les rites, une liturgie pour le temps présent [7]. » Pour notre odorat sensible, il suffisait d’avoir en main le moindre opuscule de propagande diffusé gracieusement à des milliers d’exemplaires par l’ambassade, pour mesurer « à vue de nez » la pestilence maoïste. Que des Chinois la déclarent à leur tour insupportable eut des conséquences décisives, tant en Chine qu’en Occident. À partir de 1974, les Chinois peuvent dire à propos de la démocratie : « La question se pose comme Ravachol posait ses bombes » (René Char). Les bureaucrates de Pékin et leurs admirateurs parisiens vont s’employer à désamorcer l’engin.

« Nous ne sommes pas pessimistes, écrivait Li Yizhe. Ce que nous voulons, c’est braver la censure [...]. Nous voulons essayer, pour voir quelles sont les conséquences quand on marche sur la tête des rois. [...] Nous risquons d’être soumis à la sollicitude très particulière des autorités théoriques. »

Pronostic vérifié le 2 mars 1977 par l’arrestation du trio. Entre-temps, il s’en est passé de belles à Pékin. Le 5 avril 1976, des milliers de personnes manifestent sur la place Tien An Men. Ce qui s’annonçait comme un hommage à la mémoire de Zhou Enlai tourne à l’émeute contre le régime et Mao lui-même. Le sang coule et la milice reste maîtresse du terrain. Deng Xiaoping, accusé d’être l’instigateur des troubles, est destitué, ce qui lui vaudra la réputation usurpée de libéral éclairé. Le 9 septembre 1976, [Mao] le Grand Timonier se meurt. Il ne faut qu’un mois à Hua Guofeng, resté seul au pouvoir, pour arrêter sa veuve Jian Quing et les autres membres de ladite « bande des quatre ». La démaoïsation commence.

Li Yizhe est réhabilité en janvier 1979. L’un des membres du groupe, Wang Xizhe, déclare un mois plus tard : « Nous soutenons les dirigeants actuels [8]. » Il parle principalement de Deng, revenu aux affaires. Mais l’honorable vice-président va décevoir rapidement les contestataires. Dans un discours prononcé le 16 mars 1979 devant le comité central du PCC, il recommande la duplicité aux bureaucrates affolés par l’essor du mouvement démocratique, et qui ne rêvent que fusillades et déportations : « Il est possible de réprimer la contre-révolution et de mettre fin aux dégâts. Mais si l’on fait marche arrière et que l’on réprime toute opinion divergente en ignorant les critiques, on étouffe l’esprit d’initiative des masses. [...] Laissons donc plutôt les masses coller des journaux muraux, et arrêtons quelques mauvais éléments notoires des organisations de défense des droits de l’homme. [...] De cette façon, il restera au moins une démocratie de vitrine, non pour nous qui ne la regarderons pas, mais comme publicité à l’adresse des étrangers, cependant que nous éviterons la fureur des masses [9]. » Mais trop de Chinois viennent coller leur nez devant cette « démocratie de vitrine » et Deng, qui dans le même discours s’en prend à la corruption et aux trafics, va rapidement la sacrifier. Wang Xizhe, qui critique le régime de plus en plus sévèrement, sera traité en conséquence et condamné en 1982 à quatorze ans de prison, pour « incitation des masses à résister aux arrestations et à violer les lois » et « activité contre-révolutionnaire ». Deng a sans doute constaté, en parcourant la presse occidentale, qu’un jupon de couleur vive agité devant les yeux d’un journaliste étranger suffit à lui inspirer des envolées tout aussi lyriques, et moins dangereuses, qu’un mur couvert de dazibaos.

3.

« À ce qu’il paraît, en Chine, le peuple est le maître du pays. [...] Pour moi qui suis un membre du peuple, c’est là un objet de fierté qui m’apporte une félicité sans pareille. Qui ne bénirait le ciel de l’avoir placé parmi les maîtres du pays ? [...] C’est pourquoi quelqu’un comme moi, qui normalement se contente de son lot, faire partie du peuple et donc de la race des maîtres, est brusquement pris d’une envie irrépressible : cesser d’être un maître pour devenir un serviteur. Mais voilà, n’est pas serviteur qui veut ! Il faut être désigné par ses supérieurs hiérarchiques. Que faire ?

Cette charge contre la « dictature démocratique du peuple » affichée par son auteur, Ruo Jing, à Shangai en février 1979, montre non seulement que les Chinois ne sont pas aussi cons que l’espéraient les maoïstes, mais encore qu’ils ont de l’humour. Pas toujours, non ; on ne subit pas sans dommages trente ans de lavage de cerveau idéologique et l’on retrouvera ça et là dans les textes des contestataires la langue de bois officielle.

Nous nous représentons avec peine l’intelligence nécessaire à de jeunes hommes absolument dépourvus des outils intellectuels qui nous sont les plus familiers, pour forger une critique du marxisme-léninisme immédiatement utilisable. Tout y est bon, des philosophes français du XVIIIe siècle aux événements de Hongrie et de Pologne, en passant par les textes de Marx disponibles en chinois et les revues de Hong Kong. La plupart des jeunes du mouvement démocratique ont vu leur scolarité interrompue par la Révolution culturelle, puis ils sont devenus ouvriers. Lorsqu’ils se lancent dans le mouvement, ils disposent de moins de matériel théorique et documentaire que le premier lycéen français venu préparant un exposé [10] ; il leur faut encore se procurer du papier, des stencils, de l’encre, toutes choses qui ne sont évidemment pas en vente libre.

Les observateurs occidentaux, que la possession d’un terminal d’ordinateur immunise contre les doutes quant au système qui les emploie et les récompense par d’aussi réjouissants hochets, ne se moquent pas de la misère, ils s’en servent. Car enfin, de quoi peuvent bien rêver ces théoriciens en haillons, sinon d’une Chine couverte de minitels, équipée d’un ministère de la Communication, vivant la libre concurrence. On veut bien repêcher au fond des poubelles de l’histoire les dissidents qu’on y avait un peu vite oubliés, mais c’est pour leur accrocher autour du cou une pancarte portant la devise de la philosophie marchande : « Time is money. »

Chacun joue sur les mots à sa façon. Dès 1974, des bureaucrates répondent dans un dazibao au manifeste de Li Yizhe, en s’attaquant - Lénine à l’appui - à la « démocratie pure », dont chacun sait qu’elle est « un mensonge des libertaires pour abrutir les ouvriers ».

Il est vrai que l’extrême diversité du mouvement démocratique rend les falsifications aisées. Le groupe Li Yizhe figurait parmi les modérés ; certaines revues (pratiquement, il est de règle que chaque groupe s’articule autour d’une publication) se réclament du marxisme (ainsi La Tribune du 5 avril), tandis qu’un militant comme Wei Jingsheng le qualifie de « socialisme totalitaire » et de « remède de charlatan ». Cette diversité n’a pas empêché le mouvement de faire montre de solidarité face à la répression ; l’ensemble des revues a réclamé la libération des emprisonnés. Des exigences communes ressortent des débats entre les groupes : égalité, respect des droits de l’homme, démocratie et légalité. Toutes les tendances réclament un socialisme authentique, une société gérée collectivement par les travailleurs. He Qiu estime, dans La Rue du Peuple (Canton), qu’une nouvelle révolution est nécessaire pour renverser la classe bureaucratique. Wang Xizhe réclame que les cadres soient élus et révocables. Hua Linshan a rapporté, dans Les Années rouges [11], combien le modèle de la Commune de Paris [12] reste la référence historique majeure des anciens gardes rouges engagés dans le mouvement démocratique. De fait, même Printemps de Pékin, la revue la plus modérée, qu’ont fondée des héros du 5 avril 1976 promus au comité central de la Ligue de la Jeunesse communiste, s’y réfère tout naturellement. « Certains vont même jusqu’à s’employer à démontrer théoriquement que cette société qu’ils réclament ne peut s’établir sur la base de l’État, car le maintient de l’État impliquerait l’impossibilité de supprimer l’armée permanente et la bureaucratie [13]. »

4.

Wei Jingsheng, le contestataire le plus célèbre, a été condamné à quatorze ans de prison pour avoir prétendument divulgué des secrets militaires à un étranger et calomnié le régime.

Wei est né en 1950 à Pékin ; son père est un cadre de haut rang du parti. À treize ans, il apprend par coeur le premier tome des oeuvres de Mao. Il a seize ans en 1966, lorsque ce dernier lance la Révolution culturelle contre ses rivaux du PC. Il participe à la création du Comité d’action unie, premier groupe de gardes rouges, hostile à Jiang Quing. Après un passage de quatre ans dans l’armée, il est engagé comme électricien au zoo de Pékin. Wei n’ignore pas que la dissidence peut mener en prison, puisque le père de sa compagne, un dirigeant communiste tibétain, n’en est sorti qu’en 1978, au terme de dix-huit années de détention.

Toute une génération se reconnaît dans l’itinéraire de Wei Jingsheng. Il est remarquable que ses positions radicales n’aient pas empêché l’aile marxiste du mouvement, largement majoritaire, de défendre son droit à la libre expression et de réclamer sa libération, non sans risques comme on le verra.

« Qu’est-ce que la démocratie ? - demande Wei dans un dazibao célèbre, affiché le 5 mai 1978 à Pékin. La véritable démocratie, c’est la remise de tous les pouvoirs à la collectivité des travailleurs. Les travailleurs seraient-ils incapables de gérer les pouvoirs de l’État ? La Yougoslavie s’est engagée dans cette voie et nous montre que le peuple n’a nul besoin de despotes, grands ou petits, et que par lui-même, il peut bien mieux diriger les affaires.

 » Qu’est-ce qu’une véritable démocratie ? C’est un système qui permet au peuple de choisir à son gré des représentants chargés d’administrer pour lui, en conformité avec ses volontés et ses intérêts. Le peuple doit en plus conserver le pouvoir de démettre et remplacer à tout moment ces représentants, pour empêcher que ceux-ci ne viennent à abuser de leurs fonctions pour se transformer en oppresseurs. Pareil système est-il praticable ? Les peuples d’Europe et d’Amérique jouissent précisément de ce type de démocratie [14]. » Ailleurs, Zafanolli évoque Wei comme une espèce d’Adam Smith chinois, champion d’un « libéralisme scientiste et conquérant [15] ». Pourtant, lorsque Wei précise que les représentants du peuple doivent pouvoir être révoqués par lui à tout moment, c’est l’ancienne revendication d’une démocratie directe qui resurgit, et il faut un solide culot pour y lire un hymne au parlementarisme bourgeois. En fait, le mouvement du Printemps de Pékin possédait les forces nécessaires pour réclamer la liberté en Chine et résister à la fascination de l’Occident. La Tribune du 5 avril moque les plus naïfs qui s’y abandonnent et croient pouvoir compter sur le soutien du président Carter [16]. L’Amérique n’est pas un paradis démocratique, et dix années de fascisme supporté pendant la Révolution culturelle ne doivent pas faire renoncer au socialisme.

Liu Quing, l’un des animateurs de La Tribune, arrêté en novembre 1979, sera condamné en 1982 à sept ans de prison pour avoir diffusé un compte rendu du procès de Wei Jingsheng. Liu a fait parvenir en Occident un témoignage sur sa détention, publié sous le titre J’accuse devant le tribunal de la société (Robert Laffont, 1982). Xu Wenli, autre collaborateur de la revue, a été condamné à quinze ans. Je veux croire que c’est par ironie qu’un journaliste du Monde l’a qualifié de « prisonnier privilégié », au motif qu’il est détenu dans la prison numéro un de Pékin, « que Mao qualifia un jour de "prison modèle" [17] ». Xu a été mis au secret, dans une cellule sans fenêtre, après qu’un texte de lui fut publié par Amnesty International. Wei Jingsheng a, lui aussi, connu le privilège d’être hébergé à la prison numéro un ; il s’y trouve peut-être encore [18].

Près de dix ans après le Printemps de Pékin, le mouvement étudiant de l’hiver 1986-1987 toucha plus de cent cinquante universités à travers tout le pays. Lycéens, loubards et ouvriers rejoignirent rapidement les manifestations ou en profitèrent pour mener une agitation parallèle (deux cortèges ouvriers de deux mille personnes à Shangai, le 21 décembre, où trente et un flics furent blessés). Devant la concomitance des mouvements de la jeunesse en France, en Chine et en Espagne, les journalistes démocrates ne purent contenir leur émotion. Le Monde y voyait le signe que « finalement », les gens aspirent bien au même idéal, à Paris ou à Pékin : « Être dirigé par des hommes ouverts, porteurs d’une autorité réelle, tenant compte des spécificités et intérêts de tous [19]. » Pendant ce temps, à Shangai, des milliers de manifestants défilent sous des banderoles proclamant notamment : « Vive la Commune de Paris ! » Un dazibao recommande : « Si vous voulez savoir ce qu’est la liberté, allez le demander à Wei Jingsheng. » Non seulement celui-ci n’est pas ignoré des nouveaux contestataires, mais ils reprennent, sous forme de slogan, l’idée qui fournit la matière et le titre de son texte le plus célèbre. On marche sur les gouvernements provinciaux du Hubei et de l’Anhui aux cris de « Pas de modernisation sans démocratie ».

Le bon Deng n’oublie pas non plus. Après s’être, dans un premier document à l’usage des cadres du parti, réclamé de l’exemple du général Jaruzelski (« Les méthodes de dictature, il ne faut pas seulement en parler, il faut les appliquer à temps »), il reproche, dans un second, à certains bureaucrates, de « prêter l’oreille aux opinions qui viennent de Taiwan ou d’experts bourgeois étrangers. Tous demandent que nous nous engagions sur la voie de la libéralisation, y compris que nous libérions Wei Jingsheng. [...] Mais ce que nous voulons préserver, ce sont les choses contre lesquelles ils luttent [20] ».

5.

Simone de Beauvoir évoquait, en 1985, l’attitude des Temps Modernes face au monde « communiste » : dès que nous avons su, c’est-à-dire « dès 1950, Sartre et Merleau-Ponty dénoncèrent les camps de travail en URSS. [...] Nous n’avons jamais cessé de soutenir les opprimés des pays de l’Est [21] ». Et de citer, outre l’URSS, la Pologne et la Hongrie. Cette leçon d’histoire comporte plusieurs falsifications à tiroirs : dans les années 50, on savait depuis trente ans environ que les bolcheviks avaient rouvert les camps tsaristes ; d’autre part, Sartre et Merleau-Ponty ont consacré autant d’énergie à justifier l’attitude des staliniens français qui acceptaient les camps et l’oppression, qu’à dénoncer les camps eux-mêmes. Mais le mensonge qui m’intéresse ici est par omission. La mémoire de Simone de Beauvoir porte loin vers l’Est, mais semble buter, au sud, sur les plateaux de Mongolie extérieure. Au-delà des steppes ou, plus à l’est encore, au-delà de l’Amour, c’est la Chine, dont elle ne dit rien, et pour cause ! Tandis que « dès 1950 », nos existentialistes découvrent le goulag, le totalitarisme chinois recueille tous leurs suffrages encore en 1957, où Beauvoir publie La Longue Marche (Gallimard).

Dès que Beauvoir sut que des impudents instruisaient le procès du régime maoïste comme ils l’avaient fait du régime stalinien, elle s’employa à réfuter leurs arguments. Au terme d’une enquête de quatre ans, la Commission internationale contre le régime concentrationnaire (CICRC), animée notamment par David Rousset (ancien trotskiste), publiait un Livre blanc sur le travail forcé dans la République populaire de Chine [22]. Elle décrivait les pratiques terroristes par lesquelles l’Armée rouge s’était imposée, dès 1945, dans les campagnes, l’usage répandu de la torture, l’internement de centaines de milliers de personnes. Billevesées ! réplique Beauvoir. « Aucun citoyen en Chine n’est inquiété pour ses "opinions" (p. 366). » La brave femme n’a pas vu « personnellement » de camp de travail, mais on lui en a parlé, en bien. En revanche, elle a visité une prison, « au fond d’une espèce de parc » ; les gardiens n’ont ni armes ni uniformes. N’allez pas croire qu’il s’agisse d’une prison modèle à l’usage des crétins maolâtres ; « toutes les centrales de Chine sont identiques ». La preuve, c’est qu’on le lui a dit.

On peut supposer que la Chine, nouvelle terre promise des gogos germanopratins, aidait à consoler de la déchirure stalinienne. « Un pays [...] où généraux et hommes d’État sont des lettrés et des poètes, autorise bien des rêves (p. 8). » Et la rêveuse ne manque pas une occasion de souligner à quel point les bureaucrates maoïstes ont compris les erreurs russes. Rien ne sera comme là-bas. On peut admirer de confiance et ramener de ces récits de voyage qui sont le genre préféré du missionnaire.

On y trouve, adaptées avec plus ou moins de talent, les scies de la propagande officielle, d’assommantes statistiques économiques et des anecdotes stéréotypées. On voit bien que Beauvoir et ses pareils ont voulu arrondir les angles. Ils étaient abusés, à quoi bon épiloguer ? Leurs erreurs étaient aussi humaines que d’autres, et l’on est tenté de projeter sur l’écrivain d’alors l’image tardive d’une vieille dame philosophe [23].

Au détour d’un paragraphe, pourtant, un mot retient l’attention : liquidées. Voilà du sang dans le dépliant touristique. À défaut d’ombrelle, l’écrivain y trempe sa plume. « Anarchistes, les taoïstes avaient toujours été hostiles à la fois à l’ordre et au progrès ; [...] Quand il s’agit non plus de détruire l’ordre ancien, mais de construire un monde neuf, l’anarchisme perd son ambiguïté : il devient une force rétrograde ; ces sectes devaient être liquidées (p. 231). » Admirons la méthode : les anarchistes sont décrétés « hostiles à l’ordre et au progrès » ; ainsi, le lecteur qui ignore tout du taoïsme raisonnera sur l’anarchisme. Il sait qu’on a assassiné beaucoup d’anarchistes en URSS et en Espagne, on lui explique pourquoi : une fois l’ordre ancien abattu, « l’anarchiste devient un ennemi (p. 271) ». Un ennemi, ça se liquide. Après ce coup de chapeau aux atrocités staliniennes (que l’on a dénoncées, mais passons), retour aux sectes taoïstes, qui « devaient être liquidées ». Elles l’ont été, que l’on se rassure, c’est-à-dire que - foin de pudibonderie - ce sont des êtres de chair et de sang qu’on a exterminés comme taoïstes. Comme d’ailleurs les anarchistes chinois, comme encore les trotskistes, dont Beauvoir ne souffle mot.

Dans les années 1920, il ne s’agissait pas en Chine de liquider l’ennemi de classe ; au contraire, Staline imposera aux communistes chinois la collaboration avec le Guomindang, « gouvernement révolutionnaire dans le sens démocratique bourgeois de ce mot » (juin 1925). Contre Trotski qui prône les soviets, il enferme le mouvement dans un piège où périront des dizaines de milliers de travailleurs et de militants. Ce n’est que lorsque le mouvement est exsangue, que Staline en lance les débris contre le Guomindang dans l’opération suicide de la Commune de Canton (13 décembre 1927, jour de l’ouverture du XVe congrès du PC d’URSS). Ce n’est pas le moindre mensonge des staliniens de prétendre que Staline a mieux traité les communistes staliniens que le premier anarchiste venu [24]. Mao, qui a échappé de justesse aux persécutions, sait ce que « liquider » veut dire ; il retiendra la leçon.

Notre philosophe, elle, ne retient de l’histoire que la parole des bourreaux. Et quand elle croit la dénoncer, c’est encore un hommage qui sort de sa bouche.

Décidément, il n’existe pas d’anciens staliniens [25].

6.

L’auteur de La Longue Marche se gaussait de l’idéologie colonialiste : « Jusqu’à ces derniers temps le manoeuvre nord-africain se contentait de rien : il n’avait pas de besoins. J’admets que, considéré de très haut, le désespoir ressemble à l’insouciance ; mais quiconque les confond prouve qu’il est radicalement étranger au monde humain : il devrait avoir la prudence de n’en point parler (p. 469). » Concluant un gros livre entièrement consacré à glorifier la dictature de Mao, cette remontrance illustre bien le genre tragicomique où excellent nos intellectuels. Dix-sept ans plus tard, le gaulliste Peyrefitte questionne sur le même ton : « La notion de liberté a-t-elle un sens en Chine [26] ? »

Sans doute la dame voulait-elle surtout faire oublier qu’elle avait léché les bottes du camarade Djougatchvili [Staline], tandis que le flic s’employait à justifier, dans une parabole à la Voltaire, les mauvais coups qu’il préparait en France contre la liberté. Qu’importent ici les motivations des anthropophages, c’est toujours le peuple chinois qui leur sert de menu.

Qu’auraient donc fait les Chinois de la liberté de la presse ? Rien de bon, assure Beauvoir : « Proposer au public des thèses contradictoires tant qu’il n’a pas les bases nécessaires pour juger par lui-même, c’est le jeter dans la confusion [27]. » Et voilà pourquoi votre parti est unique ! Pendant plus de vingt ans, les supporteurs de la bureaucratie chinoise ont entretenu la fiction d’une Chine radicalement autre, rebelle à toute critique qui n’admettait pas d’abord la totalité du point de vue maoïste. Grâce à l’exotisme qui fit les beaux jours des expositions coloniales, les flics maoïstes purent construire sur un vaste territoire de la « mystérieuse Asie » un socialisme enfin à l’abri de toute pensée extérieure, un socialisme impensable. Les compagnons de route, mal remis de trente ans d’ahurissement stalino-bolchevik, se ruèrent sur l’invention, et la célébrèrent avec enthousiasme.

Le doute ontologique qui saisit le touriste maolâtre lui permet de faire l’économie de tous les autres. Barthes l’exprime ainsi : « On s’interroge alors soi-même : et si ces objets, dont nous voulons à tout prix faire des questions (le sexe, le sujet, le langage, la science), n’étaient que des particularités historiques et géographiques, des idiotismes de civilisation [28] ? » Faire l’amour, par exemple, est une « question » d’autant plus aiguë qu’il faut pour la résoudre échapper au flicage des parents, des voisins, et de la milice, si l’on ne souhaite pas tâter de la maison de redressement ou du camp de travail. Qui y voit le signe d’une féroce répression antisexuelle révèle un esprit mal tourné, prompt à prêter aux Chinois les mêmes besoins, les mêmes émotions que lui. Faisant étalage de ses compétences particulières en matière de falsification, Barthes en profite pour affirmer au passage que toute l’activité humaine se résume à un ensemble d’idiotismes, c’est-à-dire à une question de mots. Le même crétin ayant affirmé un autre jour que « la langue est fasciste », on en déduira, paraphrasant l’un de ses concurrents [29], que la connerie est structurée comme un langage.

Le rappel des propos par lesquels, oubliant toute « prudence », les misérables qui passent pour la fine fleur de notre culture ont démontré qu’ils étaient et sont encore « radicalement étrangers au monde humain », prend vite l’allure d’un jeu de massacre que l’on pourrait juger futile. Il est pourtant salutaire, autant que plaisant, de rire des imbéciles lorsqu’ils prétendent incarner l’intelligence. C’est une discipline de l’esprit que notre époque dénigre, et ce n’est certes pas par hasard. Néanmoins, l’essentiel est ailleurs. Il ne s’agit ni d’enterrer les morts ni d’achever quelques cadavres qui bougent encore, mais plutôt de comprendre le mécanisme des mensonges passés et de leur reproduction présente.

Les clients d’un politicien supportent mal qu’il se laisse compromettre par un scandale ; les maoïstes occidentaux reprochent surtout au totalitarisme chinois, dont ils ont tant vanté les mérites, de s’être finalement révélé tel qu’en lui-même, plus conforme à la description qu’en donnaient ses adversaires et ses victimes qu’à l’imagerie d’Épinal qu’ils propageaient fidèlement. C’est bien mal récompenser leur dévouement de les ridiculiser ainsi ; de dépit, ils entonnent un hymne à la démocratie bourgeoise, décrétée urbi et orbi bonne pour tous les hommes.

Cette fois, c’est-à-dire comme les fois précédentes, il faudrait les croire sur parole.

7.

La presse libre justifiait hier la dictature maoïste au nom du droit à la différence. Vinrent le mouvement démocratique et Deng Xiaoping. Ce fut le mouvement qui dénonça la révolution culturelle et ridiculisa les « maos » européens, mais c’est le nom de Deng que les journalistes occidentaux inscrivent au panthéon démocratique. La Chine de Deng les rassure, on s’y enrichit selon les préceptes de Guizot, on y boit du Coca et les amoureux s’y tiennent par la main. Un pays qui ressemble tant au nôtre n’a rien à cacher et le missionnaire peut, sans crainte d’être démenti par l’histoire, chanter la douceur de vivre ; « l’ère de Deng est celle du miracle chinois [30] ».

Première pièce d’un court florilège, établi au hasard de mes lectures ; elle est due à l’un des auteurs étrangers les plus traduits en Chine, Alain Robbe-Grillet. Shangai, les bords du fleuve Huang-Po : « Tout baigne dans une gentillesse mesurée, tranquille, où chaque jeune homme peut étreindre doucement sa compagne sans s’occuper des autres couples, qui par dizaines de milliers s’enlacent alentour, sans les déranger non plus, chacun profitant au mieux du peu d’espace dont il dispose. » Voilà qui tranche avec ce que l’on pouvait voir « il y a quelques années, au moment du culte de la vertu ». Le lecteur voudra bien se persuader que, contrairement à ce que laisse entendre le romancier, le parti communiste chinois ne pratique pas le culte du vice.

« J’admire en tout cas la façon tranquille dont on parle désormais ici du Grand Timonier : en faisant la part du très bon, du moins bon et du mauvais dans son règne houleux [sic], en tâchant aussi de chiffrer le coût en vies humaines (toujours effrayant à notre petite échelle d’Occidentaux) de ses initiatives les plus dramatiques. [...] Cette volonté systématique de tout remettre en question à chaque instant, de considérer qu’un problème n’est jamais résolu de manière définitive, qu’il faut sans cesse réexaminer les décisions adoptées, à la lumière de leurs conséquences ou bien des circonstances nouvelles, fait du communisme chinois quelque chose de vif, d’euphorisant. »

J’admire la façon tranquille dont l’imbécile enrobe de guimauve l’une des dictatures les plus sanglantes de l’histoire de l’humanité. Qu’y a-t-il de « très bon » dans le fascisme, nous ne le saurons pas. Au moins apprendrons-nous qu’il est inutile de descendre dans le négatif jusqu’à « très mauvais ». Ce serait faire la part trop belle à ce regard typiquement occidental qu’effraient vite quelques millions de cadavres en putréfaction, dont les bureaucrates tâchent d’évaluer le nombre exact entre deux courbes de production agricole [31]. Cette façon de s’atteler sans rechigner aux besognes les plus ingrates fait du communisme chinois quelque chose de si vif, de si euphorisant, que l’imbécile oublie de transcrire la question que pose son texte : combien faut-il de cadavres chinois pour atteindre la valeur d’un cadavre occidental ?

Allons, tout n’est pas rose pourtant, « car, bien entendu, la bureaucratie dirigiste reste vigilante dans bien des domaines [sic], avec ses lois, ses obligations et ses impossibilités. Ceux qui s’y sont heurtés, trouveront sans doute mes notes de voyage bien idylliques. Moi-même je l’affronte soudain [...] »

...Il l’affronte soudain en la personne de la guide-interprète, qui lui refuse, en riant beaucoup, le droit de prendre l’express n° 14 qui l’amènerait à Nankin un peu plus tôt ! Hormis un voyageur, contrarié comme lui par un sous-fifre tatillon, qui donc pourrait trouver « bien idylliques » ces notes de voyage ? À moins de considérer que les révolutionnaires détenus pour délit d’opinion se soient eux aussi « heurtés » à la bureaucratie ? Le romancier n’en souffle mot en cinq pages de reportage [32].

Il n’en sera pas davantage question dans le récit de voyage que signe Patrick Francès dans Le Monde des loisirs [33]. Au moins relève-t-il que « le moindre incident, le moindre attroupement intempestif, provoqueront, presque immédiatement, l’intervention d’une "autorité" jaillie de la foule ». Et ce n’est pas si mal pour un article qui ne prétend pas à l’analyse sociale. François Godement, lui, n’imagine pas le flic autrement qu’en képi ; toujours ce fameux regard occidental ! « Curieuse dictature, ironise-t-il, que l’on peut aujourd’hui parcourir en bus, sans voir surgir le plus souvent l’ombre d’un képi [34]. » Quant à « ce qui subsiste d’atteintes aux droits de l’homme (Amnesty International a comptabilisé 297 exécutions capitales en Chine pour 1984 : c’est tout de même la moitié du total mondial...) », c’est bien peu de chose vu d’un autobus. À la date où Godement rédige ce texte, Amnesty a publié en français deux rapports sur la Chine, où sont dénoncées non seulement l’application massive de la peine de mort, mais les condamnations pour délit d’opinion des contestataires. Pas un seul de leurs noms n’apparaît. Quinze ans de taule pour des idées ne méritent pas d’être comptés au nombre des « atteintes aux droits de l’homme ». Soulignons le double mensonge : si même Godement évoquait Wei Jingsheng et ses camarades, il mentirait encore en écrivant que l’oppression « subsiste », comme s’il s’agissait d’un héritage maoïste, quand c’est Deng - le faiseur de miracles - qui les a mis au trou.

Même silence sur les prisons dans La Vie [35], où l’on s’attarde un peu sur les exécutions « des meurtriers, mais aussi des violeurs, des voleurs, des escrocs, des trafiquants. Cela n’empêche d’ailleurs pas le développement de la délinquance. Les observateurs étrangers, en Chine et à Hong Kong, estiment cependant que ceux que l’on supprime ainsi d’une balle dans la nuque, relèvent effectivement du droit commun et qu’on n’élimine plus physiquement les opposants politiques ». Bien sûr, Aimé Savard restera muet sur le sort des opposants qui échappent à l’assassinat légal, mais ne faisons pas la fine bouche et savourons la bonne nouvelle portée par cet « hebdomadaire chrétien d’actualité » : les voleurs et les escrocs que la police chinoise liquide, « relèvent effectivement du droit commun ». « Cependant », comme dit Savard, cette vision plus martiale que chrétienne de l’actualité chinoise se double d’un singulier oubli de l’actualité religieuse dans cette région du monde. Fin 1983, soit à peine plus de deux ans avant la parution de l’article de La Vie, Mgr Peter Joseph Fan Xueyan, évêque catholique de Baoding, âgé de soixante-seize ans, et Mgr Huo Binzhang, vicaire général, âgé de soixante-dix ans, ont été condamnés tous deux à dix ans de prison, pour avoir maintenu des contacts avec le Vatican, au mépris des ordres du PCC [36]. Les arrestations de responsables catholiques et protestants, souvent très âgés, se succèdent régulièrement. Les procès, quand il y en a, se soldent par des peines de prison allant de deux à quinze ans [37].

Il est tout de même piquant de devoir rappeler les chrétiens, sinon à la solidarité, du moins au corporatisme. C’est encore un problème de change : quel est le cours de l’escroc chinois, combien faut-il d’évêques aux yeux bridés pour un diacre breton ?

Où l’on vérifie qu’à adopter le point de vue missionnaire sur le sous-homme chinois, les journalistes occidentaux participent comme hier à la propagande d’un système d’oppression et à la dégradation accélérée des concepts idéologiques qu’ils portent aux nues. S’ils ne prennent plus la peine de seulement mentionner le sort d’hommes et de femmes, condamnés à des dizaines d’années de prison pour leurs idées ou leur religion, c’est qu’ils y voient le signe rassurant de la démocratisation. Dans un pays réellement totalitaire, pensent-ils, il n’existe ni religion (hors celle de l’État) ni opinions. Il y a en Chine des prisonniers d’opinion ? C’est donc qu’ils existent ! Que veut-on de plus ? Toute insistance sur le sujet relèverait de l’ingérence discourtoise dans les affaires intérieures d’une grande nation en voie de démocratisation. Les touristes salariés se gardent bien de commettre une telle faute contre l’étiquette, qui compromettrait peut-être leurs combines politico-touristiques. Après tout, n’y a-t-il pas dans les prisons françaises quelque cinq cents réfractaires à l’armée, qui n’empêchent nullement le pays de servir de référence en matière démocratique ? !

[1] Le Taoïsme et les religions chinoises, Henri Maspero, Éd. Gallimard, 1971, pp. 421 et 324.

[2] Le Monde, 28 janvier 1981.

[3] Cité par Simon Leys dans Les Habits neufs du président Mao. Chronique de la Révolution culturelle, Bibliothèque asiatique, Éd. Champ Libre, 1971, p. 40.

[4] De la Chine, Éd. du Seuil, 1971, pp. 214-215.

[5] Cité par S. Leys dans « Sottises et vérités sur la Chine », Lire, n° 98, novembre 1983.

[6] LI Zhengtian, Chen Ylyang et Wang XiZHE.

[7] Chinois si vous saviez..., Bibliothèque asiatique, Christian Bourgois, 1976, pp. 42 et 51. La citation suivante se trouve p. 82.

[8] Libération, 16 février 1979.

[9] Libération, 21 décembre 1979.

[10] La Révolution culturelle avait fait disparaître de la bibliothèque nationale de Pékin toute référence aux ouvrages littéraires et historiques chinois du XXe siècle jugés iconoclastes.

[11] Le Seuil, 1987.

[12] Dans une adresse au peuple français datée du 19 avril 1871, la Commune proclame : « Que demande Paris ? [...] Le choix par l’élection ou le concours, avec la responsabilité, et le droit permanent de contrôle et de révocation des magistrats ou fonctionnaires communaux de tous ordres. »

[13] Un bol de nids d’hirondelles ne fait pas le printemps de Pékin, documents réunis par Huang San, Angel Pino, Lionel Epstein, Bibliothèque asiatique, Christian Bourgois éditeur, 1980, p. 64.

[14] Un bol de nids d’hirondelles ne fait pas le printemps de Pékin, p. 164. ».

Dans une suite, consacrée à « La production moderne et la démocratie », Wei remarque que l’ouvrier occidental, dont on lui dit qu’il est odieusement exploité, vit bien mieux et dispose de davantage de liberté que l’ouvrier chinois. Il soutient que le verrouillage bureaucratique de tous les aspects de la vie tue l’esprit d’initiative. Sans démocratie, pense-t-il, il n’y a ni réforme ni modernisation qui tiennent. Ça, Deng Xiaoping l’a découvert aussi, même s’il ne s’en réjouit pas.

C’est sans conteste une faiblesse, commune à tout le mouvement démocratique, de chercher des références positives dans les pays occidentaux ou en Yougoslavie, et Wei se fait quelques illusions quant au pouvoir de contrôle de la production dont disposent les consommateurs. Mais, prisonnier d’un système où faire l’amour, se déplacer d’une ville à l’autre, travailler, engendrer, éditer, se loger, quitter le pays, exigent l’aval du parti, Wei est bien en droit d’apostropher les dirigeants pour leur dire : donnez-nous donc les mêmes libertés bourgeoises formelles qu’en Occident, nous nous en arrangerons !

Certaines interprétations me paraissent difficiles à mettre sur le compte de la confusion théorique. Lorsque Wei écrit : « Il est parfaitement raisonnable d’affirmer que la démocratie est une condition sociale du développement rapide de la production moderne », le sinologue Wojtek Zafanolli commente : « Selon [Wei], la démocratie est irréalisable si la base économique de la société ne lui est pas adaptée et le seul système économique qui corresponde à la démocratie est celui de la libre-entreprise, en d’autres termes, le capitalisme[[Le Président clairvoyant contre la Veuve du Timonier, Éd. Payot, 1981, p. 345.

[15] La Société chinoise après Mao, Collectif, Éd. Fayard, 1986, p. 190.

[16] Un dazibao est affiché en décembre 1978 : il demande à Carter de tenir sa promesse de défendre les droits de l’homme partout dans le monde. L’un de ses auteurs, Ren Wanding, passera quatre ans en prison. Voir Le Printemps de Pékin, Victor Sidane, Éd. Gallimard, coll. Archives, 1980, p. 140. Parmi les exilés, au contraire, l’Alliance chinoise pour la démocratie (ACD), unique organisation à se réclamer du Printemps de Pékin, est assez proche du libéralisme américain. La tendance marxiste révolutionnaire y est minoritaire. Regroupés principalement aux USA et en France, les membres de I’ACD conservent peu de contact avec la Chine et ne réussissent pas à sensibiliser la communauté asiatique immigrée (entretien de l’auteur avec des membres de l’ACD, Paris, avril 1986). En décembre 1987, cependant, un biochimiste de trente-deux ans, Yang Wei, était condamné par le tribunal de Shangai à deux ans de prison, pour sa participation au mouvement étudiant et ses liens avec l’Alliance, qu’il avait connue durant un séjour d’étude aux USA. Un autre militant, venu des USA soutenir Yang Wei, était expulsé de Chine (Le Monde, 23-24 décembre 1987).

[17] « Verrou Chinois » de Manuel Lucbert, supplément spécial Amnesty International, 18-19 mai 1986.

[18] Wei a été libéré et vit aux États-Unis. Sur les prisons chinoises, voir Un bol de nids d’hirondelles ne fait pas le printemps de Pékin.

[19] Le Monde, 23 décembre 1986.

[20] Libération, 27 février 1987. La Ligue française des droits de l’homme a, en 1985, pris l’initiative d’une pétition réclamant la libération de Wei Jingsheng (Le Monde, 29 mars 1985). En 1987, des informations alarmantes circulaient, concernant sa santé physique et mentale. Ajout 2008 : D’une force de caractère peu commune, Wei a conservé toutes ses capacités intellectuelles.

[21] Le Matin, 30 octobre 1985.

[22] Centre international d’édition et de documentation, Paris, 1957.

[23] Après sa mort, en avril 1986, Le Nouvel Observateur titrait à la une : « Femmes, vous lui devez tout ! »

[24] Voir La Tragédie de la révolution chinoise. 1925-1927, Harold Isaacs, Éd. Gallimard, 1967.

[25] Note 2008 : J’ai proposé ailleurs de les baptiser postaliniens, l’épithète pouvant s’appliquer à de soi disant repentis ou à leurs successeurs dans les divers appareils bureaucratiques.

[26] Quand la Chine s’éveillera, Éd. Fayard, 1974, p. 402.

[27] La Longue Marche, p. 240. C’est le même argument qu’utilisent les nucléocrates ; cf. « Le réel et la fission » dans cette même rubrique.

[28] Le Monde, 24 mai 1974 ; réédité in Alors la Chine ?, Christian Bourgois, 1975.

[29] Lacan : l’inconscient est structuré comme un langage.

[30] Le Matin, 1er août 1985.

[31] Le vocabulaire statistique ajoute encore à l’horreur : « On peut désormais tenter d’estimer le déficit des naissances et l’excédent des décès au cours des années 1958-1961 [l’époque du "Grand Bond en avant"]. Gérard Calot évalue le premier à 32 millions et le second à 28 millions. Compte tenu de la récupération des années 1962 et surtout 1963, il ramène ce bilan à une perte totale de 56 millions de personnes (dont 29 par déficit de naissances et 27 par excédent de décès). » Lucien Bianco, « La question démographique sous Deng Xiaoping », dans Stratégie chinoise ou la Mue du Dragon, Éd. Autrement, 1986, p. 72.

[32] « La Chine en col ouvert », Le Nouvel Observateur, 21 décembre 1984.

[33] 19 janvier 1985.

[34] Le Matin, 1er août 1985.

[35] La Vie, n° 2107, 16 au 22 janvier 1986.

[36] Le PCC a créé l’Association patriotique catholique chinoise, qui a rompu, sur ordre, les liens avec Rome. Fan Xueyan a été emprisonné de 1958 à 1979 et arrêté une nouvelle fois en 1982.

[37] Le Nouvel Observateur (15 au 21 mai 1987) publie un article d’une page sur le catholicisme chinois, surtitré « Le flirt du Vatican avec la Chine ». Ces faits n’y sont pas évoqués.