De la révolution, chap. II.

DE L’AUTRE CÔTÉ DE L’ÉCRAN

mercredi 9 avril 2008.
 
On trouvera ci-dessous le deuxième chapitre de mon livre De la révolution. 1989 : l’inventaire des rêves et des armes (Éditions Alain Moreau, 1988 ; épuisé).

Où l’on pense à William Shakespeare : words, words, words. - Ce monde « est trop ». - Vivisection de l’homme actuel. - La révolution n’a pas besoin de journalistes. - L’anesthésie médiatique. - L’autiste et l’ordinateur. - Le discours des organes. - Barbie, la mascotte de ce monde. - Il est finalement démontre que la communication est une affaire d’ordre public.

*

« La question, dit Alice, est de savoir si vous avez le pouvoir de faire que les mots signifient autre chose que ce qu’ils veulent dire.

La question, riposta Humpty Dumpty, est de savoir qui sera le maître.., un point c’est tout. »

Lewis Carroll, De l’autre côté du miroir.

1.

« Le relâchement de l’expression s’accompagne de celui de la pensée », constatait en 1986 la Haute autorité de l’audiovisuel. L’incontinence intellectuelle de l’époque prend une tournure si risible que ceux-là mêmes qui l’organisent feignent de la découvrir et d’en dresser le bilan. « On évolue vers un degré zéro du langage », disent-ils, et l’on croirait entendre un évêque se plaindre des progrès de la superstition dans le monde moderne. La dégradation de la langue reflète bien celle de la pensée [1], mais elle en est surtout l’instrument. Vouloir réduire la pensée à rien est une sale besogne, dont les effets se font sentir d’abord chez ceux qui s’en sont chargés. Leurs cris d’alarme sont parfois divertissants ; j’en donne, sans commentaire, un exemple choisi parmi les questions écrites posées au gouvernement par les députés.

« À plusieurs reprises la radio et la télévision en parlant de certaines réunions internationales, les porte-parole de l’audiovisuel qualifièrent les pays qui y participaient, du fait de leur système social et monétaire, de pays les plus riches du monde. Ce n’est plus un euphémisme mais bien un non-sens caractérisé. N’y aurait-il point là une erreur d’appréciation voire de langage puisque les dits pays catalogués de "riches" comptent ensemble 25 millions de chômeurs officiels ? Sans compter bien sûr ceux dont les statistiques les passent sous silence [2]. »

Renoncer à décoder le discours dominant sous prétexte qu’il importe peu de distinguer les mensonges de détail dans un mensonge général serait une erreur. L’idée que « les politiciens mentent toujours » est communément admise, mais elle participe finalement de l’anesthésie sociale quand elle tient lieu de pensée critique. Cerner l’idée centrale d’un discours ou son absence, en éliminant les circonlocutions vides de sens, les formules convenues, tout cet emballage que le commerce moderne nomme si justement conditionnement, est un exercice salubre [3].

Un responsable socialiste interrogé sur les « nouveaux pauvres » (expression qui fit florès en 1984-1985) déclara préférer le terme de « précarité », qui signifie instabilité (de précaire : dont la durée n’est pas assurée). Autrement dit, ceux de nos concitoyens qui éprouvent nouvellement la pauvreté ne peuvent faire la preuve qu’ils font partie des pauvres de toujours, et pas davantage qu’ils resteront pauvres encore longtemps. Leur situation est donc extrêmement précaire, et un concept aussi anachronique que celui de « pauvreté » ne saurait en rendre compte.

L’inversion de sens peut être plus franche, on en trouve un exemple pittoresque dans le vocabulaire immobilier. Lorsque des technocrates condamnent un quartier ancien, c’est-à-dire qu’ils en expulsent les habitants - des pauvres et des vieillards - pour le vendre aux cadres, ils disent qu’ils le réhabilitent.

Inversion toujours, mais démultipliée, dans la bouche du numéro deux du parti socialiste, déclarant en 1984, à propos des contrôles d’identité que la gauche approuve : « Nous avons cédé à une idéologie libertaire qui ne correspond pas à une démarche socialiste [4]. » Dans l’opposition, les socialistes avaient promis d’abroger la loi Peyrefitte, dont la conséquence la plus visible pour les jeunes et les immigrés était les contrôles policiers systématiques. Arrivés au pouvoir, ils ont encouragé cette pratique. Le socialiste prétendait donc que ses amis avaient fait le contraire de ce qu’ils avaient fait en réalité (et en réalité, ils avaient fait le contraire de ce qu’ils avaient promis). La référence à une idéologie prétendument libertaire servait à annoncer qu’ils devraient faire pire encore.

Un porte-parole du parti chrétien-démocrate allemand CDU écartait l’idée d’ériger à Wolfsburg un monument à la mémoire des victimes du fascisme, au motif que son parti « est opposé au mot fascisme qui appartient au vocabulaire communiste [5] ». On devine que la CDU est plus hostile au mot qu’à la chose, et que le communisme, dont le vocabulaire est si déplaisant, lui paraît autrement dangereux que certains de ses adversaires malheureux.

« Le droit des maîtres de donner des noms va si loin, écrit Nietzsche, qu’il devrait être permis de considérer l’origine même du langage comme émanant d’un acte d’autorité des dominants : ils disent "voici telle ou telle chose", ils apposent sur toute chose et sur tout événement un son qui les différencie et par là même ils en prennent pour ainsi dire possession [6]. » Il aurait pu ajouter : sur tout être humain. Les magistrats s’arrogent le droit d’interdire certains prénoms ; ainsi le tribunal de Pontoise estimait-il en 1984 qu’une fillette prénommée Vanille serait immanquablement en butte aux « plaisanteries et aux moqueries ». Ses parents affirmaient au contraire que Vanille « fait penser à quelque chose de doux et de sucré, agréable au goût ». Croyant répliquer aux magistrats, ils exprimaient les motifs inavoués du jugement [7]. Peut-on encourager l’association d’idées entre une petite fille et une friandise agréable au goût, quand il est possible et très légal de la prénommer Scholastique [8] ?

2.

À l’époque (1986) où l’on autorisa en France les télévisions à couper de séquences publicitaires la diffusion de films de fiction, cinéastes et journalistes se récrièrent, comme si vraiment le cinéma, l’information et l’ensemble des programmes télévisés avaient jamais été autre chose qu’une publicité pour le monde. À l’usage, cette pratique mit en évidence la grande similitude entre les films publicitaires d’une part, les feuilletons et bon nombre de longs métrages où ils s’insèrent d’autre part. Les cadrages, les éclairages, les décors et les personnages sont identiques, de sorte qu’un moment d’inattention suffit pour ne plus savoir si l’on a affaire à un film publicitaire ou à de la publicité filmée. La différence a tendance à disparaître, tant au stade de la fabrication (les séries et certains longs métrages sont tournés et prédécoupés au montage de manière à servir de supports aux publicités) qu’à celui de la diffusion (en Italie, sur les chaînes privées, aucun signal musical ou visuel n’annonce la publicité à l’intérieur du film).

Le court métrage publicitaire ou spot (on dira flash à la radio) a engendré le vidéoclip ou clip. Ce n’est pas un hasard si la culture dont le clip constitue l’unité d’attention a choisi pour emblèmes des onomatopées : il n’y a pas de mots pour décrire sa médiocrité.

C’est la pensée de l’argent qui impose ses couleurs, ses mots et surtout son rythme - le temps c’est de l’argent - à toute expression humaine. Le spot casse le récit du film qu’il interrompt. Son attention distraite (ou éveillée ?), le téléspectateur joue de la télécommande et change de chaîne. Il se bornait autrefois à choisir le western ou le documentaire, il déclenche aujourd’hui à toute heure une rafale d’images, d’autant plus hétéroclites que les canaux disponibles sont nombreux. Cette habitude, dite « zapping », démultiplie l’effet de hachement dont le spot est responsable. Certains programmes sont déjà exclusivement composés de clips mis bout à bout. Les chansons elles-mêmes, que les clips servent à illustrer, ont été calibrées autour de trois minutes pour être diffusées sur les radios.

On dira de cette culture qu’elle « est trop », tant cette formule paraît digne de qualifier ce qui l’a produite. Ce « trop » s’annonce si riche de sens qu’il dispense de réfléchir au choix d’un adjectif. Providence des crétins et des distraits, ce joker permet d’intervenir dans une conversation sans laisser deviner qu’on se trouve, quant à son objet, dépourvu tout à la fois d’une opinion et des mots pour l’exprimer. Précédant de peu le grognement inarticulé, cette manière de signaler sa présence se réclame toutefois du langage, dont elle n’est plus qu’une contrefaçon. Participant de la pensée économique, elle a naturellement pour corollaire l’économie de la pensée. Je ne sais quel diplomate rapportait que lors de négociations entre Russes et Américains, lui et ses homologues ne s’exprimaient plus que par des numéros renvoyant à un argumentaire connu des deux parties. « 29 », disait l’un, « Ah, non, répliquait l’autre, 12 et 38 ! » Une pudeur a retenu jusqu’ici nos contemporains d’appliquer cet ingénieux procédé aux conversations courantes, tellement standardisées qu’une dizaine d’expressions du type « c’est trop » suffisent pour y figurer honorablement. On peut dire que c’est encore - littéralement - plus qu’il ne faudrait.

3.

Que l’on puisse parler d’un cheval de course « génial » plonge Ulrich, « l’Homme sans qualités », dans une profonde méditation sur l’esprit de son époque. Aujourd’hui, le génie est la mesure courante d’un monde d’où il a disparu. On dit d’un chanteur à la mode, d’un film ou d’un entremets : « c’est génial » ou « pas génial ». L’intelligence est venue aux aspirateurs (slogan Tornado) et même quelques talents domestiques insoupçonnés. Dans une publicité, une jeune gourde hilare, qui serre contre son cœur un aspirateur modèle réduit, révèle : Hoover m’a fait un petit (le suceur n’est pas fait pour les chiens)... Et en plus on ne l’entend pas [9]. Tandis que les hommes se taisent et s’ignorent, ce sont les marchandises qui parlent, expriment l’époque et accessoirement baisent leurs femmes.

L’interlocuteur modèle désigné aux marchandises est le cadre.

Véritablement sans qualités, mais plus tout à fait humain, le cadre se reflète dans les vitrines d’où les marchandises moquent son impuissance. Le cadre les regarde. Il souffre et s’essouffle derrière les objets de son désir programmé. Né homme, il a moins d’esprit que le premier ustensile ménager qui parle, brille et communique. Il avait cru, il avait tort. Entrevoir que son humanité lui a été retirée au profit de ce qu’il nomme des « choses » lui est intolérable. Il adopte en permanence une attitude qu’il considère comme le fin du fin de la stratégie sociale : il n’a jamais « l’air de rien ». Ce faisant, il est plus proche qu’il ne croit de sa réalité. Comme certains surréalistes ne se montraient jamais nus devant une femme s’ils n’étaient en érection, le cadre ne se dénude pas sans affectation devant un objet. Il traite les marchandises comme les femmes. Croyant les posséder, il les échange contre leur poids de honte. Il affiche un mépris léger pour l’argent, mais ne dispose pas d’un autre idiome pour exprimer sa quête. À peine entre ses mains, la marchandise perd ramage et couleurs. Il la pose et l’oublie. Plus il paie, plus on le vole. Les objets ne parlent qu’entre eux, il l’ignorait. Seul l’argent circule, le cadre reste figé, toujours à la même distance de lui-même. Il offre la caricature souriante de l’homme aliéné ; jamais réconforté par ce qui lui est réellement proche et qu’il ne voit pas, jamais débarrassé de ce qui lui est extérieur et qu’on lui impose. Il est le prototype de l’homme actuel.

4.

« La Révolution n’a pas besoin de chimistes » fut, dit-on [à tort], l’oraison funèbre de Lavoisier, guillotiné en 1794 [10].

La tête de Lavoisier est tombée dans le panier de la Terreur ; la révolution ne pouvait en tirer aucun profit, pour la raison qu’elle était elle-même décapitée depuis longtemps.

En pleine force, elle connut une formidable éclosion de feuilles, journaux, affiches, libelles, reproduits, lus et commentés à haute voix par le peuple, que les lettrés ignorants croient sot quand il ne sait pas lire. Chaque révolution a vu depuis la même ivresse des hommes à communiquer, sans distinguer la parole de l’écrit, de sorte que la disparition du journaliste est un indice et non un projet de la révolution. Alors, tout le monde l’est ou bien personne.

Ce qui dessert le journaliste par rapport au chimiste, c’est qu’en fait de savoir spécialisé, il n’a rien à nous apprendre que ne sache déjà un enfant de dix ans. Dès lors qu’une assez grande quantité d’hommes décident d’en finir avec le monde nuisible où il joue les utilités, le journaliste voit chuter vertigineusement sa capacité à faire illusion devant qui que ce soit. Sauf s’il s’obstine, par bêtise, à rappeler le rôle qu’il a joué, pour en exciper je ne sais quelle compétence particulière sur les affaires du monde, l’idée de l’éliminer physiquement ne viendra à personne.

« Nous sommes libres de faire ce que nous voulons, même d’obéir ; d’aller partout où il nous plaît, même en prison ! La liberté, c’est l’esclavage ! » (Jarry). Dans ce monde de liberté, la même définition s’applique aussi bien à une chose et à son contraire. Interrogé sur le sens du mot « désinformation », un chercheur du CNRS répond : « C’est la publication de faits inexacts assortis ou non de commentaires approfondissant l’inexactitude des faits [11]. » Il faut ajouter que l’abondance de commentaires est telle qu’un fait rigoureusement exact peut être aisément utilisé au service du mensonge. Le vrai n’est jamais sous la plume des journalistes qu’un moment du faux.

Politiciens et éditorialistes ont inventé le terme « désinformation » pour stigmatiser chez les autres ce qu’ils pratiquent eux-mêmes depuis toujours. Les maîtres n’ont pas confiance dans leurs valets et les gouvernants se méfient des journalistes. Non pas que ceux-ci soient trop intelligents, mais il arrive que leur public soit moins stupide qu’on pouvait l’espérer. André Giraud fut contraint, comme ministre de l’Industrie, de mentir énormément et dans la précipitation la plus fâcheuse au sujet de l’accident nucléaire de Three Mile Island (voir chap. I « Le réel et la fission »). Ministre de la Défense sept ans plus tard, il s’en souviendra pour proposer un « observatoire de la désinformation », réunissant des journalistes et des militaires dans une fraternelle entreprise de « défense médiatique ». « Confrontée au risque de l’apocalypse, écrit Giraud, l’opinion sera d’une extrême sensibilité et réagira au diapason de l’information.., et de la désinformation, celle que l’on peut définir comme étant une information fausse suffisamment convaincante pour conduire à l’erreur des journalistes qui, à partir d’elle, raisonneraient juste [sic] [12]. Du Matin à Libération, en passant par l’Association des journalistes professionnels de la défense, les intéressés protestèrent du parfait état de leur civisme et se déclarèrent hostiles à tout contrôle de l’information. Au passage, ils consacraient l’existence d’une « désinformation » (« Personne ne le nie », écrivait Libération) et reconnaissaient aux autorités le droit et le devoir de la combattre. Giraud n’avait pas tout à fait perdu son temps [13].

5

Le maître moderne s’habitue mal à la modernité ; il est sans cesse tenté de recourir, parce qu’il a peur, à des techniques grossières. Il dissimule un dossier, truque un rapport, censure un livre, fait assassiner un opposant politique ou un témoin. Cela, il l’a fait de tout temps. Le démocrate ne dédaigne pas ces procédés, il les condamne. De cette supériorité morale, il se sert pour discréditer les adversaires qui l’ont contraint à user de manières qui ne sont pas les siennes.

Mais le maître doit compter avec le progrès des techniques, tant célébré. Ses moindres paroles, et on lui en arrache chaque jour, sont enregistrées, diffusées sur les ondes et reproduites dans les journaux. Cette agaçante multiplication des traces (encore que sa préférence aille aux supports jetables ou effaçables après consultation) l’oblige à parler toujours davantage, pour décourager - par une inflation constante des contradictions - toute tentative critique cohérente. Parler pour ne rien dire n’est plus le fait d’une intelligence médiocre, mais le dernier mot d’une stratégie du vide. Se contredire sans arrêt est reconnu comme la meilleure manière de ne rien dire, donc d’éviter la pensée. Et ce « parler pour ne rien dire » qui est l’ordinaire du politicien, il ne dépend pas de la volonté de celui qui en use de lui faire tout à coup signifier quelque chose, même en cas d’urgente nécessité, ainsi que l’a tragiquement éprouvé Aldo Moro, pendant le laps de temps où sa vie dépendait autant de ses « amis » démochrétiens, auxquels il écrivait, que des brigadistes [14].

Le démocrate se flatte de vivre « l’ère de la communication ». Certes, la communication réelle s’appauvrit à mesure qu’apparaissent de nouveaux moyens techniques supposés la faciliter. Au moins ne peut-on rien reprocher au démocrate, il se sert de tous le plus souvent possible. Les « médias » sont là, interposés entre les hommes, pour porter ses messages au peuple, assortis d’infinis commentaires (qu’un auteur anonyme du XXe siècle propose fort justement de transcrire « comment taire [15] »). En parlant toujours plus, et de tout, le démocrate entend prouver la communication.

Le journaliste se plaint, comme le flic, que le rôle éminent qu’il joue dans ce théâtre ne soit pas reconnu. Il est si bien pénétré de cette analogie (surtout s’il est chargé de rendre compte des enquêtes policières) qu’il regarde bientôt le flic comme un semblable, avec une sympathie véritable. On pourrait dire, plus rapidement, que le journalisme rend con, illustration logique de la loi qui veut qu’un individu sacrifie sa personnalité à la fonction qu’il exerce.

Un journaliste, qui présente le double avantage démonstratif de venir de l’extrême gauche trotskiste et d’avoir été distingué par ses pairs (prix de la Fondation Mumm en 1986), commente une prise d’otages au palais de justice de Nantes le 20 décembre 1985, et glose sur le « syndrome de Stockholm ». Ce prétendu syndrome, dont l’origine de l’appellation est mal établie, désigne dans le jargon des journalistes et des flics la sympathie, pour eux antinaturelle, que des personnes prises en otage peuvent éprouver pour leurs ravisseurs.

« Policiers et psychologues ont étudié le phénomène et leurs conclusions excluent évidemment tout jugement moral. [...] L’otage, dont la vie est la seule monnaie d’échange, se trouve hors du jeu. Sa survie est entre les mains de ses geôliers : l’obligation de transcender ces liens de dépendance en espoir de survie, afin de ne pas céder au désespoir, entraîne une nécessaire séduction. Otages et preneurs d’otages vivent ensemble, dans une promiscuité dont l’on oublie trop souvent par pudeur les aspects prosaïques ; l’intérieur devient le seul horizon, tandis que l’extérieur, c’est-à-dire la police, devient l’obstacle, le danger [16]. » C’est donc l’obligation de pisser devant ses geôliers-voyeurs qui bouleverse le prisonnier au point qu’il se soumet à eux. J’ai trop fréquenté les waters collectifs de l’école communale pour exclure que puissent se nouer dans ces occasions des relations complexes, mais je comprends mal qu’une situation aussi banale pour des centaines de milliers de détenu(e)s, contraints de pisser sous l’oeil d’un flic ou d’un maton, ne produise pas autant d’amis de la police et de la pénitentiaire. Ou bien existerait-il d’autres facteurs propres à faire considérer la police comme un danger, même par des citoyens peu enclins d’habitude à la critiquer ? Cette hypothèse est déroutante, j’en conviens.

Plus extraordinaire encore : si d’honnêtes gens en viennent à préférer les bandits aux flics, d’autres choisissent de mourir plutôt que d’avoir à subir les journalistes. Le docteur W. Devries, chirurgien spécialiste des greffes cardiaques, révélait en février 1985 que certains de ses malades ont renoncé à l’opération qui pouvait leur sauver la vie, par crainte du harcèlement médiatique dont elle s’accompagne toujours [17].

6.

L’actualité n’est pas une donnée brute de la réalité, comme pourrait le laisser croire l’examen du kiosque à journaux d’une gare de moyenne importance ou la flânerie dans les rues d’une petite bourgade, un soir d’été, à l’heure du journal télévisé. Diffuser des informations signifie d’abord, comme le remarque Serge July (directeur de Libération) les « mettre en scène [18] ». L’actualité est le nom moderne donné à cette dramaturgie. Le perfectionnement des moyens de transmission du texte, du son et de l’image, fait que ce mensonge, dans quelque détail qu’on le considère, est diffusé quotidiennement à la vitesse de la lumière sur toute la surface du globe. L’illusion produite est celle d’une immense quantité d’informations dont il est urgent pour tous les hommes de prendre connaissance au même instant. La pléthore justifie la sélection par des spécialistes : nous n’avons pas le temps de tout dire maintenant, naturellement nous aurons l’occasion d’y revenir. Le journaliste de télévision ne cesse d’expliquer qu’il ne peut consacrer plus de temps à tel sujet en raison de l’abondance de l’actualité. Il doit choisir, mais il n’explicite jamais le choix qu’il a opéré (qu’on a opéré pour lui). Il a si peu de temps (il doit laisser la place à d’autres, qui passeront ventre à terre en s’excusant d’avoir dépassé le temps qui leur était imparti) qu’il ne peut distraire un instant pour énumérer les sujets dont il ne dira rien. Ce dont il ne parle pas n’existe pas.

Il faudrait en déduire que ce dont il parle existe, et que c’est inéluctable. Walter Cronkite, présentateur vedette pendant vingt ans du journal télévisé de la chaîne américaine CBS, prenait congé chaque jour sur la même formule, qui exprime avec une sobre perfection la résignation commune : That’s the way it is ! C’est comme ça !

À certaines époques de l’année, la vie de quelques hommes me devient extrêmement familière ; je peux connaître heure par heure la position de tous les concurrents d’un rallye automobile qui traverse le continent africain ou d’une course transatlantique. Le silence de la balise Argos sur le sort de tel navigateur déclenche une panique générale. Entre la première alerte (c’est-à-dire, signe d’époque, le premier silence) et l’acmé dramatique que sera la découverte du corps, les journalistes entretiennent le suspense selon les principes pédagogiques de la méthode globale. Un motard s’est égaré dans le désert ; les Touaregs sont-ils anthropophages ? On est sans nouvelles d’un marin ; le requin-marteau est-il sodomite ? L’angoisse des populations est ainsi mise au service de la culture.

C’est apparemment dans le même espace-temps que l’on découvre dans un appartement un nourrisson mort depuis plusieurs semaines, que l’on nous parle chaque jour de cheminots grévistes sans jamais rien nous apprendre de leur vie. L’absence de l’enfant passe inaperçue aux yeux des voisins ; celle du navigateur permet de tester un matériel militaire et d’exalter l’esprit d’aventure subventionné ; on attend que les cheminots disparaissent à nouveau dans le silence du travail. Avec tout cela, il y a des journalistes paresseux et d’autres qui se tuent à la tâche, certains mentent sans vergogne et d’autres se croient honnêtes. La fonction sociale des médias ne s’en trouve pas sensiblement modifiée, de même que la proportion de « brebis galeuses » ou de flics républicains n’affecte pas celle de la police.

Quoi qu’ils en aient, la plupart des individus qui s’estiment imperméables à l’imprégnation médiatique finissent par s’intéresser aux vertus comparées des divers commentateurs de l’actualité. Je suis toujours confondu d’entendre une personne, que j’avais toute raison de croire jusque-là assez critique sur les choses de ce, monde, avouer sa préférence pour tel speaker ou tel spécialiste de politique étrangère. En général, les éclats de ces paladins de la pensée m’évoquent davantage le bouillon tiède que le vitriol. La lâcheté et la médiocrité de tous ces gens sont aujourd’hui si monstrueuses dans leur étendue et dans leurs détails, elles anesthésient si bien des zones toujours plus larges de nos cerveaux, qu’une question répétée à un politicien qui feignait de ne pas l’entendre (répétée une fois) ou encore le plus petit doute émis de manière tout obséquieuse sur la véracité d’un communiqué gouvernemental passent pour preuves de grand courage. Il arrive d’ailleurs que le pouvoir chasse habilement le responsable d’une dissonance et rehausse ainsi le prestige de la fausse critique qu’il incarne. Au bout du compte, les citoyens d’une « démocratie » en viennent à guetter dans la presse, officielle ou privée, la plus légère audace de ton comme feraient les sujets d’un État fasciste. Au Brésil, par exemple, la censure militaire a longtemps imposé des coupes claires aux journaux ; leurs responsables les signalaient au lecteur par des motifs floraux. Si l’on voulait aujourd’hui ne laisser subsister dans un journal que ce qui peut contribuer à la critique sociale, on n’y rencontrerait que quelques lignes de hasard et une profusion de fleurs, au milieu d’un espace luxueusement vierge. Manière de se ressouvenir que l’actualité imprimée tue les arbres aussi sûrement qu’elle nuit à l’esprit.

7.

Le sondage d’opinion est un ersatz de la démocratie représentative. Un « échantillon » est qualifié de « représentatif » en vertu d’un principe simple, et absurde : tous les cadres de quarante ans, mariés, pères de deux enfants, votant à droite, pensent la même chose au même moment. II suffit donc de diviser la société en catégories (cadres, jeunes, femmes, etc.) et de choisir arbitrairement quelques dizaines d’individus « représentant » chacune d’elles. Un millier d’individus particuliers à qui l’on soumettra un questionnaire (habilement orienté) permettront aux instituts de sondage d’annoncer que 12 % des Français ne pensent pas que les juifs soient des citoyens à part entière (avril 1985), que 85 % des Français sont heureux (29 % « très » et 56 % « assez ») (juillet 1985) ou que 64 % des 15/25 ans jugent que la France doit poursuivre ses ventes d’armes (janvier 1985).

Le ministre de la Défense dépense beaucoup de notre argent pour mesurer l’efficacité de la propagande qu’il fait (et qu’il finance de la même manière). Jean-Marc Lech, alors directeur de l’Institut français d’opinion publique (IFOP), déclarait en 1981 à des élèves officiers réunis à l’École de guerre : « Dans un système dans lequel les opinions se manifestent, l’alternance est beaucoup plus compliquée, puisque par définition la manifestation des opinions et le fait de voir ses opinions se manifester peut très bien remplacer des volontés beaucoup plus militantes [19]. » Autrement dit, la représentation, offerte aux gens par le subterfuge évoqué précédemment, de ce qu’ils sont supposés penser, peut leur tenir lieu de pensée véritable (et imprévisible). L’inquisiteur ordonnait de penser selon le dogme, le sondeur informe aimablement le citoyen de ses opinions du jour. Ces procédures, qualifiées de scientifiques, doivent permettre aux démocrates de maîtriser, selon la jolie formule de J.-M. Lech, « la gestion des apparences ». On entend dire que les sondages fournissent au moins une « photographie de l’opinion publique » à un moment donné. C’est supposer que l’opinion publique existe autrement que sous la forme des sondages, justement, qui ne révèlent rien d’autre que les intentions de leurs commanditaires.

8.

Vers la fin du XIIIe siècle, on trouve dans bien des villes chinoises des « réceptacles de pierre portant cette inscription : "Faites grâce à la parole écrite." Les personnes pieuses qui les ont érigées enlèvent et enterrent périodiquement les papiers de rebut déposés là par les passants ». Les traités de savoir-vivre, d’inspiration religieuse, comptent au nombre des fautes le fait de « jeter un morceau de papier sur lequel on a écrit [20] ». En 1986, une société distribuant des ordinateurs publie une double page de publicité dans Libération. Une photo : un rouleau de papier hygiénique. Une légende : « Aujourd’hui, les créateurs n’utilisent plus le papier que dans quelques cas extrêmes [21]. » Que ces gens n’aient jamais su lire qu’avec leurs fesses, ce n’est pas une révélation. Il n’est pas besoin de retourner à la bigoterie confucéenne pour confondre les cuistres qui affirment qu’« aujourd’hui, le papier c’est l’âge de pierre ». Le siècle qu’ils annoncent est celui des lumières cathodiques. La pensée s’y autodétruit sous le regard, comme les microfilms des romans d’espionnage. Elle ne laisse aucune trace, ni sur l’écran ni dans la conscience du spectateur (sauf message subliminal invitant à voter ou à aller à la messe [22]. Les messages d’amour sont laissés sur minitel ou répondeur téléphonique ; on se torche le cul avec Le Cantique des Cantiques.

9.

Un grand personnage de l’État déclarait que l’informatique doit devenir « la seconde langue maternelle des Français [23] ». S’il existe bien dans ce pays une et même plusieurs langues, l’informatique, vivante ou morte, ne mérite pas ce titre. Le sinistre n’a pas raté sa métaphore, il a dévoilé son idéal et sa stratégie : que les hommes parlent sans plus jamais s’entendre. Les publicitaires ont du mal à rendre cette horreur séduisante, aussi s’adressent-ils directement au gibier naturel des instituts de sondage. En 1983, la firme Philips publiait dans la presse un plaidoyer pro domo sous le titre questionnant que voici : « Dites-moi Philips, quand mon écran me dira tout, je n’aurais plus rien à dire à personne ? » La question elle-même est assez angoissante pour retenir l’attention. Je suis supposé la reprendre à mon compte et admettre du même coup la répugnante hypothèse qu’un jourun écran me dira tout [24]. Le texte de la publicité décrit ensuite une famille de cadres, où chacun pianote sur le terminal pour obtenir une place d’avion ou envoyer « un message à destination d’amis également branchés [...] pour leur donner rendez-vous au spectacle. La télématique est en marche, poursuit-il. Certains lui font un procès d’intention et l’accusent, un peu hâtivement, de nuire aux rapports humains. Ceux qui la vivent [sic] et croient en son avenir parlent de temps gagné, d’une plus grande ouverture vers l’extérieur et d’un enrichissement de leur vie sociale. C’est notre position chez Philips. Mais en matière de technologies nouvelles, l’avenir se crée chaque jour et chacun doit se sentir concerné : vous-mêmes, qu’en pensez-vous ? Faites-nous part de votre opinion. Écrivez-nous. Le dialogue est ouvert ». On remarque l’extrême pauvreté de l’argumentaire : le message destiné aux amis, seul exemple de rapport social, pouvait être transmis de vive voix et à moindre frais par téléphone. Il est vrai que l’on ignorait alors qu’il serait possible, ô miracle, de draguer par minitel interposé, en usant d’un langage érotique à mi-chemin entre la sténographie et les abréviations pour petites annonces immobilières. Qu’importe, la télématique est en marche, c’est-à-dire que nous n’y échapperons pas. Philips nous demande ingénument de lui révéler ce qui nous tient encore éloignés de cet éden. Nos petites réticences, mises sur ordinateur et traitées par les gauchistes recyclés dans la publicité, seront combattues par d’autres campagnes de propagande qui nous persuaderont que plus nombreux sont les écrans qui séparent les hommes de leurs semblables et plus riche sera leur vie. Comme le dit un psychiatre à propos de l’usage de la télévision dans son service : « C’est une excellente thérapie occupationnelle [sic] [25]. » N’a-t-on pas constaté « une diminution sensible de la consommation de médicaments lors d’une expérience pilote menée à la prison pour femmes de Rennes [26] » ? Le Monde, qui en rendait compte, remarquait que le garde des Sceaux de l’époque, en autorisant l’installation de téléviseurs dans toutes les cellules de France, tentait aussi de prévenir de nouvelles émeutes, et il est vrai qu’il vaut sans doute mieux laisser les détenus regarder des films de gangsters à la télévision que de les voir revendiquer sur les toits ». Ceux qui sont en charge de l’administration (pénitentiaire) de ce monde préfèrent toujours diffuser une image de la liberté plutôt que d’encourir son exercice désordonné. C’est au point que je ne serais pas surpris si l’heureuse conclusion de ce test en milieu carcéral conduisait un jour ou l’autre à autoriser la vente des récepteurs dans l’ensemble de la population.

10.

Lorsque la science sert à fonder la fiction du monde, il est naturel que la science-fiction inspire les scénaristes du vide : journalistes, scientifiques et politiciens. Quelques-uns de ces promoteurs de la modernité organisèrent en 1986 un concours sur le thème « Envoyez un message aux extraterrestres ». Les participants devaient « imaginer un message pouvant être compris de ces inconnus qui n’ont certainement aucun langage commun avec nous [27] ». Cet intitulé peut se lire : « Imaginez un langage compréhensible par des êtres dont vous ignorez s’ils existent, et qui de toute façon n’y comprendront certainement rien. a On croirait un jeu proposé par la Reine à Alice ; la règle en est manifestement absurde, son énoncé caractérise bien une situation où toute communication est impossible. La valeur réalité y est apportée de l’extérieur, sous forme d’une caution scientifique : les réponses sont examinées par un jury présidé par un astrophysicien de renom. À la même époque, une « revue télématique d’art contemporain [sic] » organisait une opération similaire. Les différents messages, d’abord composés par l’intermédiaire d’un minitel, étaient numérisés puis expédiés dans la galaxie via le radiotélescope de Nançay (Cher). La journaliste qui rapportait ces expériences notait finement que leur intérêt essentiel n’était peut-être pas d’établir une hypothétique liaison avec les naturels de la Grande Ourse, mais « plus immédiatement dans le contenu des textes rédigés [dont l’analyse] devrait en effet permettre d’apprécier ce qui en cette fin de XXe siècle nous semble important, grave, essentiel ou frivole à dire de nous-mêmes à d’autres que nous-mêmes ». Un naïf pensera que ce que les hommes ont à dire, il serait bon qu’ils se le disent les uns aux autres, et que le détour par Jupiter est inutile. Le naïf a raison au fond ; son erreur, c’est de ne pas deviner le flic et le sociologue sous le déguisement extraterrestre. Ce qui intéresse les petits hommes gris, c’est de confesser les Terriens de toutes les pensées graves, essentielles ou frivoles, qu’ils gardent pour eux-mêmes. Ils prennent ainsi double précaution : décréter par avance toute communication humaine impossible, mettre en fiche ce que les hommes auraient à se dire s’ils l’osaient.

Au passage, ils en profitent pour renforcer un message « schizogène » : rien n’est possible (communiquer entre vous), tout est possible (s’adresser aux extraterrestres).

Dans l’hypothèse où des êtres venus d’ailleurs se manifesteraient quelque jour, l’habitude serait prise de n’entrer en contact avec eux que par l’intermédiaire des autorités scientifiques et policières. Les contrevenants encourent déjà des sanctions : le peintre russe Leonid Gaikine a été condamné à trois ans de camp, pour avoir diffusé en samizdat des révélations que des extraterrestres lui auraient transmises par télépathie [28].

11.

Il est facile de voir en quelle estime notre société tient réellement la communication : c’est lorsqu’elle serait vitale qu’elle est bannie le plus rigoureusement.

Un boucher ne refusera pas de nommer la pièce de viande qu’il vous propose ; il en indiquera le prix, le poids, les caractéristiques gustatives, et le mode de cuisson qui lui convient. Essayez donc d’obtenir des informations équivalentes d’un médecin hospitalier, à l’instant où il décide pour vous d’un traitement ou d’une intervention chirurgicale ! C’est quand un individu se trouve amoindri par la douleur et l’angoisse, humilié d’avoir perdu son autonomie de mouvement, quand il redoute la mort, qu’est opposée la plus étanche fin de non-recevoir à sa demande de vérité et de consolation.

Peut-être les médecins les plus bornés ressentent-ils malgré tout que la maladie est une façon de parler ? Par leur silence affecté, ils font comprendre au malade qu’il a perdu une occasion de se taire. Nul n’est censé ignorer l ’omerta ! Qui laisse divaguer son corps, le paie cher. Ceux qui en meurent ne sont pas tous victimes d’une « erreur médicale », mais le silence méprisant qui les prive de leur vivant des informations nécessaires pour apprécier leur état permet aussi de dissimuler les négligences lorsqu’elles ont entraîné la mort.

Par dizaines, des personnes qui souhaitaient me faire part du réconfort qu’elles avaient éprouvé à la lecture de Suicide, mode d’emploi m’ont confié que la honte et la rage impuissante ressenties devant le traitement qui leur avait été imposé ou à leurs proches, leur feraient préférer, en cas de maladie grave, le suicide à une nouvelle hospitalisation. Atteint d’un cancer incurable, on aime mieux mourir de sa main plutôt que sous la « dictature matérielle des médecins » (Cœurderoy [29]). De leur côté, l’Ordre des médecins et l’Académie nationale de médecine réclamaient la censure de l’ouvrage, au nom des principes fondamentaux d’éthique [sic] et du serment d’Hippocrate. Ces gens-là n’entendent que le bruit de leur propre bouche.

12.

Les hommes ne suivent pas si facilement le progrès des techniques. Bien des adultes ne se servent d’un téléphone qu’avec répugnance et maladresse. Recevoir une lettre est devenu un événement, mais téléphoner n’est pas un geste aisé. Il importe donc de former tôt les petits d’hommes. La direction générale des postes et télécommunications du Tarn eut, en décembre 1983, l’idée de créer un numéro d’appel du Père Noël, pour « permettre aux enfants d’accéder aux techniques modernes et les familiariser avec l’usage des répondeurs ». Fructueuse opération financière, dont le bilan s’établit autour de 90 000 appels.

Le publicitaire sait que ses clients regrettent de ne plus recevoir de courrier. Le moindre prospectus est donc travesti par l’ordinateur en lettre personnelle. Les enfants sont particulièrement sensibles à ces attentions. La firme Mattel, qui diffuse chaque année 150 millions d’images de cadres modernes des deux sexes sous la forme d’infectes « poupées Barbie », a décidé de donner la parole à son produit fétiche. En 1983, Mattel a ainsi envoyé à des petites filles un million de lettres personnalisées et signées par Barbie, pour vanter de nouveaux accessoires. Chaque année, la poupée souhaite leur anniversaire aux 350 000 adhérentes de son club.

Ce que les enfants possèdent de mieux pour résister à l’éducation : l’imagination, l’habitude du merveilleux, les marchandises se l’approprient et l’incarnent de la manière qui convient à ce monde. Familier de toutes les magies, l’enfant n’éprouve pas comme une « idée » le fait que sa poupée, reproduite à des millions d’exemplaires, lui expédie des lettres par la poste. C’est la voix du monde qui parvient à l’enfant, et un monde qui connaît la date de votre anniversaire quand vous-même vous l’ignorez, est un monde dont il est difficile de douter.

Le simple usage commercial d’un moyen de communication comme le téléphone permet de ramener la question de l’existence de Dieu - je veux dire du Père Noël - au dilemme suivant : vais-je lui téléphoner ou non ? Je m’étonne que l’Église catholique n’ait pas vu le parti à tirer d’une situation nouvelle, où la « communication » réduit l’espace mental disponible pour l’hérésie, d’une manière autrement plus sobre et efficace que la torture et les bûchers.

13.

« Le policier de l’an 2000 doit être un agent de communication », déclare le secrétaire général de la Fédération autonome des syndicats de police [30].

« La communication est un acte de commandement », déclare Giraud, ministre de la Défense [31].

« Le terrorisme c’est d’abord de la communication », déclare un publicitaire interrogé sur l’utilisation des médias par les milices islamiques qui retiennent des otages français [32].

On voit qui se juge qualifié pour parler de « communication ». Cela ne date pas d’hier ; en 1975 déjà, le commandant Correia Jesuino occupait au Portugal la charge de « ministre de la communication sociale ». La manière dont les hommes se parlent relève de l’ordre public.

Et de fait, lorsqu’ils se taisent, les amants, les émeutiers parlent la même langue, celle de l’émotion, du geste et du regard. L’air vibre à l’unisson de la chair. Peu de mots suffisent à exprimer une invite, un ralliement. Plus tard, leur communion se prolonge dans l’évocation des caresses et des combats, de la rencontre et de la peur.

Non seulement les hommes aiment se comprendre, mais ils s’y appliquent avec une touchante bonne volonté. Une émission de radio exploitait il y a une dizaine d’années le potentiel comique de cette heureuse disposition. L’animateur abordait un passant et commençait à lui faire part de ses ennuis dans un langage parfaitement clair, mais il concluait en mêlant des formules interrogatives et des borborygmes incompréhensibles. Bravement, les victimes le faisaient répéter, rarement plus d’une fois, et improvisaient un sens, aussi cohérent que possible, avec le début émis « en clair ». Personne n’osait moquer le malheureux affligé d’un aussi pénible défaut d’élocution. Je rencontre aujourd’hui des gens intelligents qui m’affirment d’un ton pénétré ne pas « croire à la communication » ; d’ailleurs « les mots mentent toujours », etc. De pseudo spécialistes, psys de toutes obédiences, et qui sont payés pour jacter, répètent partout ces pauvres poncifs, énième variation sur le paradoxe du menteur : J’affirme que je mens. Il leur manque ce qui embarrassait nos passants mystifiés, au point qu’ils prêtaient à rire : l’humaine sympathie.

Note de 2008 : Sur des questions identiques et voisines, on peut lire L’Obsolescence de l’homme de Günther Anders, coédition L’Encyclopédie des nuisances et Ivrea, 2002 (e. o. 1956).

[1] « L’altération du sens des mots en indique une dans les choses mêmes. » Condorcet, « Sur le sens du mot Révolutionnaire », Journal d’instruction sociale, 1er juin 1793.

[2] Question de M. Tourné, 27 juin 1983.

[3] Voir La Politique et la langue anglaise, George Orwell, 1946, édité par L’insécurité sociale.

[4] Libération, 17-18 novembre 1984.

[5] Libération, 20-21 juillet 1985.

[6] Généalogie de la morale, Éd. 10-18, p. 130.

[7] Le Monde, 15 mars 1984.

[8] Pour les lecteurs que la pédophilie ou/et la gourmandise ont détournés de la culture, je précise que sainte Scholastique (480-543) était la sœur de saint Benoît. Au h près, ce prénom chic évoque l’enseignement philosophique propre au Moyen Age.

[9] 100 Idées, novembre 1986.

[10] Par la suite, la pratique et le folklore révolutionnaire réhabilitèrent amplement sa spécialité. Raymond Callemin, dit Raymond-la-Science, lui-même guillotiné en 1913, célébra par une java l’attentat commis contre un commissariat de police parisien. Le sixième couplet comporte cette apostrophe : « Sach’ que ta meilleure amie, prolétair’, c’est la chimie (Disque Pour en finir avec le travail, 1974, Éd. Musicales du Grand Soir, Distribution RCA.) ».

[11] Le Matin, 15-16 novembre 1986.

[12] Libération, 29 janvier 1987.

[13] Dans les colonies intérieures, l’État français n’hésite pas à faire condamner une journaliste pour « propagation de fausse nouvelle », comme ce fut le cas pour la directrice du mensuel nationaliste corse U Ribombu, en décembre 1983 (Le Monde, 4-5 décembre 1983).

[14] Voir L’Affaire Moro, Leonardo Sciascia, Éd. Grasset, 1978.

[15] Tchernobyl, anatomie d’un nuage, p. 76.

[16] « Le syndrome de Nantes », Edwy Plenel, Le Monde, 3 janvier 1986. Je souligne.

[17] Le Matin, 25 février 1985.

[18] Le Monde, 13 juin 1986.

[19] Paris, 1981, enregistrement clandestin.

[20] La Vie sexuelle dans la Chine ancienne, Robert Van Gulik, Éd. Gallimard, 1971, p. 313.

[21] Société Commodore, Libération, 28 octobre 1986.

[22] Comme ce fut le cas aux USA où les messages subliminaux sont aujourd’hui officiellement interdits. Accusée d’avoir diffusé pendant huit mois, en 1987 et 1988, l’image de François Mitterrand, « dissimulée » dans le générique du journal télévisé, la direction d’Antenne 2 a démenti, tout en reconnaissant que le générique consistait bien en la superposition du sigle de la chaîne et d’images d’actualité imperceptibles à la conscience.)

[23] Laurent Fabius, Le Monde, 26 janvier 1985.

[24] Vingt ans plus tard, force est de reconnaître que nous y sommes.

[25] Professeur Loo, chef de service à Sainte-Anne, Paris. Le Monde, 12-13 avril 1987.

[26] Le Monde, 26 novembre 1985.

[27] Concours organisé par la Cité des sciences et de l’industrie de la Villette et la revue Autrement. Voir Le Monde, 16 août 1986.

[28] Libération, 20 mars 1985.

[29] Voir Suicide, mode d’emploi, 1984, p. 174. [et Le Droit à la mort, 2004].

[30] Le Matin, 15 octobre 1986.

[31] Le Monde, 14 janvier 1987.

[32] France-Inter, 9 mars 1986.