De la révolution, chap. V.

L’INTELLIGENCE POSTICHE

dimanche 6 avril 2008.
 
On trouvera ci-dessous le cinquième chapitre de mon livre De la révolution. 1989 : l’inventaire des rêves et des armes (Éditions Alain Moreau, 1988 ; épuisé).

Où l’on découvre pourquoi les femmes sont sottes ou « hémisphère ! est-ce que j’ai une gueule d’hémisphère ? ». - On retrouve Lombroso et d’autres personnages patibulaires. - La planète des robots ou « l’androïde est dans l’escalier ». - Du bon usage de l’informatique. - Ce que fonctionner veut dire.

*

« Je connais une petite fille qui a le chromosome de l’incendiaire. »

Marguerite Duras. Entretien avec F. Mitterrand. L’Autre Journal, n° 2, 5 au 11 mars 1986.

« Ceci est sale. Il ne peut répondre, car il est tombé sur la tête. Son cerveau s’est endommagé sans doute à la circonvolution de Broca, en laquelle réside la faculté de discourir. Cette circonvolution est la 3e circonvolution frontale à gauche en entrant. Demandez au concierge... »

Ubu, dans Ubu cocu, Alfred Jarry.

1.

La sociobiologie n’est que l’avant-garde exubérante d’un front scientiste dont l’objectif est de réduire au dérisoire la marge de liberté de l’être humain. Les progrès de l’étude de la chimie du cerveau, par exemple, fournissent prétextes et illustrations à l’exhumation de très anciennes âneries, dont on ne se donne pas toujours la peine de rajeunir la présentation. Qualifié d’animal ou de mécanique, l’homme n’est plus le créateur, mais la dupe du progrès scientifique qui le démasque et l’humilie.

Depuis plus de dix ans, le docteur Escoffier-Lambiotte s’est attachée dans la rubrique médicale du Monde à promouvoir une « psychiatrie biologique », qu’elle juge bon de tempérer d’un zest de « thérapie comportementale », histoire sans doute de réserver une petite consolation aux tenants de l’acquis, dans la querelle que l’on sait.

N’ayant que peu de sympathie pour la doctrine freudienne, je n’en suis que plus sincèrement ébahi devant la gourmandise, la voracité même, avec laquelle la journaliste se jette sur la plus mince communication scientifique sur tel dosage hormonal dans l’hémisphère gauche effectué en double-aveugle sur un échantillon d’adolescentes japonaises fugueuses et dyslexiques, pourvu qu’elle puisse l’utiliser de quelque manière pour annoncer le triomphe de la lumière génétique sur l’obscurantisme analytique.

Rendant compte d’observations sur la topographie comparée des zones fonctionnelles du cerveau chez l’homme et chez la femme, elle écrivait : « Des implications thérapeutiques et surtout pédagogiques peuvent être déduites de ces découvertes qui expliquent très vraisemblablement pourquoi les femmes sont si peu représentées dans les métiers qui impliquent des aptitudes spatiales et une stratégie cognitive préférentielle, tels que ceux d’ingénieur, d’architecte, d’horloger, de mécanicien de précision, d’artiste, de physicien, requérant une manière de penser et de percevoir l’espace spécifiquement traitée chez l’homme par l’hémisphère droit. [...] Ainsi, indique Sandra Wittelson, "une femme donnée peut être aussi douée que le meilleur des hommes, mais la proportion de femmes douées d’une aptitude exceptionnelle sera toujours moindre que celle des hommes". À tout le moins, en ce qui concerne l’aptitude spatiale, source de l’essor scientifique, artistique et technologique des civilisations humaines [1]... »

Comment parvient-on à une conclusion aussi habilement mesurée - en fait, d’une péremptoire imbécillité - je prends la liberté de l’exposer en détail au lecteur. L’auteur fait d’abord état des « études très remarquables d’une psychologue américaine, S. Wittelson » (voir plus haut), menées selon « des techniques simples relevant de la psychologie expérimentale » (nous n’en saurons pas plus). Il ressort de ces travaux, dont l’examen du protocole doit réserver de savoureuses surprises, que : « Les femmes ont une plus grande plasticité cérébrale que les hommes ; leur aptitude à la représentation spatiale est présente dans les deux hémisphères [du cerveau] alors qu’elle est, chez les garçons, rigoureusement localisée dans l’hémisphère droit. Les opérations linguistiques réservées chez l’homme à l’hémisphère gauche peuvent trouver dans l’hémisphère droit des femmes un relais de secours [...]. Si les femmes sont supérieures aux hommes quant à l’aptitude verbale, elles leur sont inférieures pour les tâches relevant de la perception spatiale. Et il leur est plus difficile de conduire deux tâches cognitives simultanément (chercher son chemin en voiture, tout en parlant par exemple), étant donné la mobilisation, par chaque activité, des deux hémisphères. »

Escoffier-Lambiotte s’appuie ensuite sur une étude comparative de l’activité cérébrale chez des hommes droitiers et gauchers et chez des femmes. Cette fois, la technique est décrite : il s’agit de suivre sur un écran un gaz radioactif inhalé par le sujet et qui indique les variations du débit sanguin, donc l’activité cellulaire, dans telle ou telle zone.

Je n’entends pas discuter ici la valeur intrinsèque des résultats ; je me borne à noter qu’ils contredisent les affirmations de Wittelson au lieu de les illustrer, comme le prétend Escoffier-Lambiotte. L’aptitude à la représentation spatiale est décelée par cette étude « essentiellement dans l’hémisphère droit » chez les hommes gauchers, ce qui correspond à la répartition actuellement admise, mais non à la localisation « rigoureuse » dont parle Wittelson [2]. Un test d’orientation spatiale suscite chez la femme et chez l’homme droitier une plus grande activité de l’hémisphère droit par rapport au gauche (c’est la norme), mais cette activité n’est « intense » que chez la femme, « du même type que celle observée chez les gauchers » ! Si je me résume : l’hémisphère droit de la femme présente une activité « intense » quand précisément on s’attendrait qu’elle soit mieux répartie entre les deux hémisphères, en dérogation à la règle masculine droitière ! Quelle explication nous donnera-t-on ? Elle est vertigineuse : « Il est vraisemblable que cette particularité traduit l’effort plus grand d’un hémisphère destiné à une tâche donnée chez ceux - les femmes et les gauchers - dont la "spécialisation" est moins grande d’emblée. » Autrement dit : le fait que l’on constate sur écran une activité à droite plus intense chez la femme que chez l’homme est supposé prouver chez elle une moindre localisation à droite. Comme ce n’importe-quoi sémantique et scientifique doit mener à la conclusion que nous savons, force est de l’interpréter en termes plus simples. En manifestant une activité intense, l’hémisphère droit de la femme soumise à un test d’orientation spatiale tente, en un effort maladroit et vain, d’échapper au reproche de se partager le travail avec l’hémisphère gauche. Du coup, il en fait trop, rougit, et tout le monde le remarque. N’est-ce pas merveilleux que la science puisse ainsi surprendre, jusque dans ses circonvolutions cérébrales, la pudeur naturelle de la femme ?

Elle est d’ailleurs mieux équipée que son compagnon sous ce rapport. En effet : « Les situations émotionnelles relèvent, chez la femme, des deux hémisphères. Cette représentation bi-hémisphérique de l’émotion pourrait impliquer [sic] que les femmes puissent, moins bien que les hommes, dissocier leur comportement analytique, logique, rationnel, verbal, de leur comportement émotionnel. » Nous voilà éclairés sur les fondements biologiques du nervosisme chronique qui a contraint les hommes à dissocier les femmes de « l’essor scientifique, artistique et technologique des civilisations humaines... », tandis que nous pouvons nous estimer tout à fait rassurés quant à la parfaite maîtrise émotionnelle des scientifiques mâles, d’autant plus dignes d’éloges qu’ils parviennent à illuminer quelques cervelles à la spécialisation hémisphérique déficiente.

2.

Le Monde a également mené campagne en faveur de l’explication génétique de l’autisme et de la dyslexie et accordé une grande place aux révélations de l’organisation mondiale de la santé (OMS) sur la schizophrénie qui, écrivait l’Escoffier-Lambiotte, est « une maladie universelle qui ne doit rien à la société ni à la famille ». Cette définition possède en effet un caractère universel indéniable en ce qu’elle est fausse pour toute maladie, quelles que soient la société et la structure familiale considérées. Mais qu’importe, on souhaite nous démontrer que les ethnopsychiatres ont eu tort en qualifiant la schizophrénie de « psychose ethnique typique des sociétés civilisées », que les antipsychiatres se sont trompés en en attribuant la responsabilité aux parents. Ces gens-là pensaient que la société et la famille sont malades et non l’individu, ils avaient tort. Pour faire bonne mesure, Escoffier-Lambiotte met dans le même sac que Devereux, Laing et Cooper, Thomas Szasz qui par malheur n’a jamais rien prétendu de tel, puisqu’il conteste la validité du concept même de « maladie mentale ». Il est particulièrement maladroit d’annoncer que le rapport de L’OMS réfute Szasz, quand précisément ses arguments ne sont nullement entamés par lui. Ce que dit l’OMS, c’est qu’on trouve de la schizophrénie partout, en Chine et en Suisse, au Nigeria et en Allemagne. Szasz dit justement qu’on peut bien en trouver aussi souvent qu’on veut, puisque ce n’est qu’une étiquette collée sur certains comportements et que l’on associe au concept de « maladie » (organique) par une métaphore abusive. C’est bien le contenu de cette métaphore qui intéresse Escoffier-Lambiotte. Paraphrasant Sacha Guitry qui disait, attendant une femme, « Elle est en retard, c’est donc qu’elle viendra », la doctoresse estime que l’absence du contenu prouve son existence. « L’absence, dans l’état actuel de la science, de tout signe anatomique ou biologique formel permettant d’identifier le substrat organique ou chimique de la schizophrénie explique que l’OMS ait dû recourir à des moyens d’investigation épidémiologique aussi gigantesques, que seule une organisation multinationale pouvait mettre en oeuvre, pour conclure enfin, et après tant d’errements, à l’existence évidente d’une base constitutionnelle - et non environnementale - à cette maladie [3].

Ce jalon posé, Escoffier-Lambiotte se permet de citer plus avant le rapport de référence dont l’auteur estime « que le vocable "schizophrénie" [voilà des guillemets bien tardifs] pourrait traduire, dans l’ignorance où l’on se trouve actuellement de la nature chimique ou physique de l’affection, une pluralité de phénomènes pathologiques complexes, dont l’origine (congénitale ? virale ? toxique ?) pourrait être multiple ». L’ignorance et les contradictions de ceux qui l’entretiennent ne doivent pas faire obstacle au rassurant cours des choses, c’est ce que l’OMS énonçait déjà en 1958 à propos d’une autre question de santé publique : « Du point de vue de la santé mondiale, la solution la plus satisfaisante pour l’avenir des utilisations pacifiques de l’énergie atomique serait de voir monter une nouvelle génération qui aurait appris à s’accommoder de l’ignorance et de l’incertitude [4]. »

On peut affirmer que de grands progrès ont été réalisés dans le sens souhaité par l’OMS. Au point que les générations présentes s’accommodent d’à peu près tout et même de ce que l’on ressorte des poubelles de l’histoire certains déchets nauséabonds. Un auteur peut citer à l’appui de ses thèses sur l’influence du cycle menstruel sur la criminalité féminine les travaux d’un Lombroso, sans que Le Monde - qui le cite gravement - s’en émeuve. « En 1884, Lombroso et Ferrero signalent que sur quatre-vingts femmes arrêtées pour violence, soixante et onze étaient réglées. En 1890, Icard rapporte qu’à Paris, sur cinquante-six femmes arrêtées pour vol à l’étalage, trente-cinq étaient réglées [...] », etc. « Ces quelques données ont été amplement confirmées par ailleurs », ajoute le journaliste Jean-Yves Nau [5].

Qu’on en juge : Lombroso est le théoricien du « criminel-né », qu’il décèle d’abord au faciès. « On en a une preuve très nette dans le tableau de physionomies pris dans mon Crime politique où l’on voit des régicides comme Fieschi [...] avec le type du criminel complet ; c’est aussi le type des farouches fous criminels de 89 en France comme Marat, Jourdan, Carrier, tandis que les vrais révolutionnaires comme Charlotte Corday [sic], Mirabeau, Cavour [...] présentent un type parfaitement normal, supérieur même au normal comme esthétique. Un juge [...] qui m’a fourni une grande quantité de matériaux pour cette étude, me disait : "Pour mon compte, je n’ai jamais vu un anarchiste qui ne fût signalé comme boiteux, bossu, ou à face asymétrique [6]". »

Quant à Icard Séverin [7], autre observateur passionné de la menstruation en milieu carcéral, il est l’auteur, outre de l’inoubliable La Femme pendant la période menstruelle pour la rédaction duquel il a dépouillé les « journaux intimes » de nombreuses jeunes femmes, d’une étude parue dans la Nouvelle Revue et intitulée : « De la contagion du crime et du suicide par la presse. » Ce sont les journaux, entends-tu malheureux Nau, qui répandent le meurtre de soi-même et des autres ! Le mécanisme d’imitation est le même que celui « du tic chez le cheval et de l’avortement chez la vache ».

S’étant recommandés d’aussi prestigieuses autorités, les chercheurs contemporains apportent leur petite pierre à l’édifice monumental de la connerie scientiste. Ainsi, le docteur Bruno de Lignières explique-t-il que « La diminution du taux d’oestradiol juste avant ou pendant les règles influence la décision du geste autodestructeur de plus d’une femme sur deux [8] ». Le bon docteur saute allègrement de l’observation d’une coïncidence au postulat d’une relation causale qui autorise le journaliste à conclure que « ces nouvelles données réduisent quelque peu la notion de libre arbitre en matière de suicide ». C’est à cela qu’ils ont toujours voulu en venir ; ils utilisent les dosages hormonaux plutôt que d’inspecter les culottes, mais c’est le même mépris des femmes, futiles pantins que quelques millilitres d’hormone ou un article mélodramatique suffisent à pousser vers la mort.

Mentionnons qu’une étude française publiée dans The Lancet (3 décembre 1985) et que cite J. Y. Nau, écarte toute corrélation entre suicide et contraception orale. Il y a au moins une logique interne à cette conclusion puisque la pilule modifie l’équilibre hormonal et qu’on serait bien en peine de mesurer les variations de telle hormone avant des « règles » qui n’ont en commun avec les menstrues que le nom qu’on leur donne. Il fallait choisir, ils ont choisi : c’est le faible taux d’oestradiol qui pousse au suicide et non la pilule. On se permettra de rapprocher cette découverte d’une autre, exactement contradictoire (et toujours publiée dans le très sérieux Lancet, 7 mars 1981) qui mettait en cause la pilule, responsable d’une surmortalité due à des troubles cardiovasculaires et... au suicide [9] !

Puisqu’il est question ici des rapports entre la production de certaines hormones et le comportement, je rappellerai les études françaises sur la maladie infantile nommée « nanisme de frustration ». Elles trouvent d’autant mieux leur place à ce moment de mon exposé, que j’ai choisi comme référence un article d’Escoffier-Lambiotte. J’échappe ainsi, je l’espère, au reproche d’accabler systématiquement cette journaliste et l’organe de presse qui publie ses sermons.

Les enfants étudiés ont souvent un visage immature, une peau très fine, un front saillant, l’abdomen ballonné. Ils sont agités, insomniaques, ne cessent de manger et de boire compulsivement. L’examen décèle un mauvais fonctionnement de l’hypophyse, qui ne sécrète plus de somatotrophine ou hormone de croissance. Nous savons qu’en d’autres circonstances, ce résultat vaudrait diagnostic : le déficit hormonal est la cause du nanisme ! Or, l’observation montre qu’au bout de sept ou dix jours d’hospitalisation, les enfants que l’on a éloignés de leurs parents voient leur production de somatotrophine reprendre un cours normal. Leur taille s’accroît à une vitesse spectaculaire (par exemple 19 cm en un an) et cela sans aucun traitement ou régime particulier. Le retour dans la famille ou une modification de l’environnement affectif (départ d’une infirmière) suffit à bloquer à nouveau la sécrétion hormonale, même chez un enfant dont les troubles avaient disparu depuis longtemps.

« C’est le bonheur qui est, dans ce cas, le véritable moteur de l’épanouissement et du développement de l’enfant..., écrit justement Escoffier-Lambiotte. De tels exemples soulignent les dangers des positions organicistes simplistes [10]. » Voilà au moins un domaine où la compétence de la journaliste est indiscutable !

3.

L’opinion d’un honorable crétin du Massachusetts Institute of Technology selon laquelle, un jour ou l’autre, un ordinateur doté de « l’intelligence générale d’un être humain moyen » (il parle de la sienne) prendra en main sa propre éducation, deviendra génial et omnipotent et qu’alors « nous aurons de la chance si [il décide] de nous garder comme animaux familiers », peut être considérée comme un des derniers stades de la prophétie terrifiante inspirée par la littérature de science-fiction [11]].

Un ordinateur peut à la rigueur intriguer pour obtenir du magazine Time le titre de « Machine of the Year », entre Lech Walesa et le couple Reagan-Andropov, respectivement désignés « Homme de l’année » en 1981 et 1983. Tout au plus déclenchera-t-il par erreur une alerte au bombardement atomique, comme ce fut le cas au siège du Commandement aérien de l’Amérique du Nord (NORAD) le 9 novembre 1979 et le 3 juin 1980. Ce sont là des vétilles. C’est comme représentation de l’homme et plus précisément de son cerveau, que l’ordinateur constitue une menace pour l’humanité entre les mains des maniaques de l’inintelligence artificielle.

Cette racaille a entrepris de conditionner les enfants à une nouvelle dimension de l’aliénation. « Le micro-ordinateur fait son entrée à l’école maternelle. Et ça marche ! », annonçait fièrement Le Monde [12]. Et en effet, cela semble réussir au-delà de toute crainte : « La phase précédant l’arrivée de l’ordinateur a consisté en jeux préparant aux activités et aux raisonnements exigés par les programmes (jouer à "être un robot", à "être une machine à dessiner"). Premier effet surprenant, le vocabulaire de commande informatique "avance", "recule", "droite", "gauche", a été rapidement utilisé spontanément dans le langage quotidien. » Les institutrices sont naturellement enchantées. Une ambiance calme, bien rare et précieux en maternelle, a été créée. [...] De plus en plus, les enfants deviennent extrêmement attentifs : "Pédagogiquement, la "sécheresse" et la "franchise" de l’outil empêchent l’à-peu-près. C’est exact ou pas. Il n’y a pas d’approximation. » Je ne saurais reprocher à des enfants vivants de s’amuser davantage avec des machines qu’avec des gourdes qui ne sont pas moins sèches que l’ordinateur, mais bien plus menteuses que lui, et dont les très vagues compétences les excluront bientôt du monde « sans approximation » qu’elles aident à accoucher.

Une psychologue du MIT remarque que les élèves hésitent à caractériser l’ordinateur. S’il n’est pas tout à fait vivant, puisqu’il ne bouge pas, il semble doté d’une forme de conscience puisqu’il parle, répond, raisonne, joue. La génération que nous formons sera, dit-elle, « la première à dissocier ainsi la notion de vie et [celle] de conscience [13] ».

Dans les écoles primaires, la méthode d’apprentissage de la lecture dite « rapide » passe pour être d’avant-garde. Jean Foucambert la recommande dans des termes que ne désavouerait pas Texas Instrument : « Je ne crois pas qu’il soit possible ni utile de distinguer des comportements différents chez le bagnard qui lit le mode d’emploi d’une nouvelle lime, le gourmand qui lit la carte du restaurant, le candidat qui lit l’énoncé du problème, l’historien qui lit un document, l’amoureux qui lit un poème, le voyageur qui lit l’horaire du train... La lecture est dans tous les cas une prise d’information [...]. Lire, c’est donc, avant même de chercher l’information, avoir choisi l’information que l’on cherche [14]. » Le cerveau est bien, dans l’esprit de Foucambert et de ses pareils, un ordinateur, instrument de recherche, de sélection et d’échange d’informations. On peut bien décider de nommer « information » une déclaration d’amour (remarquez que l’amoureux de Foucambert ouvre un recueil de poésie plutôt que sa boîte aux lettres), mais ici la métaphore est le message. Les hommes ne communiquent pas entre eux, ils sont confrontés isolément à des problèmes pratiques, pour la résolution desquels ils ont besoin d’un instrument rapide et fonctionnel. Tapez votre code confidentiel... Nombre de billets demandés... Retirez votre carte... Le temps, c’est de l’argent ; ce langage - celui de l’argent précisément - que parlent déjà la publicité et la presse, on enseigne aux enfants à le lire et à le jouer [15].

4.

La lecture est une « prise d’informations », une phase d’un mécanisme, d’un fonctionnement. Je ne lis pas, je fonctionne. La banalisation moderne de ce verbe pour désigner jusqu’aux habitudes érotiques [16] montre assez l’écho que trouve dans l’humanité même le concept de L’Homme-machine. En en faisant le titre de son ouvrage, paru en 1748, La Mettrie espérait débarrasser la philosophie des miasmes théologiques et métaphysiques. « Concluons donc hardiment que l’Homme est une Machine », écrivait-il, et en effet sa hardiesse le contraignit à l’exil [17].

Matérialiste de bonne volonté, La Mettrie voulait que l’homme se passât de Dieu, mais ce qui servait au XVIIIe siècle d’argument contre la divinité se retourne aujourd’hui contre l’homme. Le plus prudent, Jean-Pierre Changeux par exemple, affirmera que « tout comportement s’explique par la mobilisation interne d’un ensemble topologiquement défini de cellules nerveuses [18] », tandis que Robert Jastrow, astrophysicien de la NASA, considère les ordinateurs comme une « espèce » à part entière, dont la naissance et les progrès s’inscrivent dans l’évolution des êtres vivants. Ayant posé l’équivalence « cerveau humain = ordinateur », il se montre plutôt pessimiste quant aux chances du premier : « Peut-être le cerveau humain entamera-t-il une nouvelle évolution, stimulé en cela par la concurrence que se livrent les deux espèces [sic].

Ainsi, plus encore qu’Hugo ne le prévoyait, l’époque moderne « donne une âme à la machine et la retire à l’homme ».

[1] Le Monde, 3 novembre 1982.

[2] Jean-Pierre Changeux cite dans L’Homme neuronal un ensemble d’observations qui toutes confortent l’idée que la spécialisation n’est pas absolue, quel que soit le sexe considéré. « Les assemblées coopératives de neurones doivent donc chevaucher sur chacun des deux hémisphères : elles en ont la possibilité par le canal de 200 millions de fibres du corps calleux. » Éd. Fayard, Coll. Pluriel, 1983, p. 204.

[3] Le Monde, 27-28 juillet 1986.

[4] Le Monde diplomatique, juin 1986, cité dans Tchernobyl, anatomie d’un nuage.

[5] Le Monde, 25 février 1987.

[6] Les Anarchistes, Ed. Flammarion, s. d., traduit de l’édition de 1896, pp. 41-42.

[7] Une vieille connaissance pour les lecteurs de Suicide, mode d’emploi qui l’y ont trouvé épinglé dans le premier chapitre, p. 17.

[8] Le Monde, 25 février 1987.

[9] Voir Suicide, mode d’emploi, p. 31.

[10] « En marge du congrès international de psychologie de l’enfant », Le Monde, 4 juillet 1979. Certains retards de croissance, significativement appelés « nanismes hypophysaires vrais », sont dus à une carence congénitale.

[11] Marvin Minsky, cité dans Au-delà du cerveau, Robert Jastrow, Fayard, coll. Pluriel, 1982, e. o. 1981, pp. 212-213. [L’horreur technologique ayant malheureusement accompli quelques progrès depuis l’époque où De la révolution a été publié, la prophétie de Minsky est tout au plus un avertissement. Voir à ce sujet Je chante le corps critique, dernier chapitre « Corps utopique - corps obsolète ».

[12] 13 septembre 1984.

[13] Le Monde, 2-3 décembre 1984.

[14] Cité dans À hurler le soir au fond des collèges, Claude Duneton, avec la collaboration de Frédéric Pagès, Éd. Le Seuil, 1984, pp. 182-183.

[15] II arrive néanmoins que les gamins trouvent un emploi réjouissant de leur savoir-faire et prouvent que Big Brother a la vue aussi basse que le cyclope qu’Ulysse avait su berner. Ainsi lorsqu’ils pénètrent par effraction électronique dans les archives de la NASA et les détruisent (Le Monde, 20 juillet 1984), pillent les comptes bancaires, modifient la position des satellites d’AT&T, la compagnie américaine de télécommunications internationales, et bien sûr téléphonent gratuitement dans n’importe quel pays (Libération et Le Matin, 19 juillet 1985).

[16] Le plus souvent - ironie ! - pour marquer une différence ; par exemple : il aime raconter ses fantasmes, mais moi je ne fonctionne pas comme ça. Honneur aux primitifs ! Au Togo, fonctionner, c’est naturellement... être fonctionnaire. (Voir Les Mots de la francophonie, Loïc Depecker, Éd. Belin, 1988, p. 154.)

[17] Elle lui attira aussi la protection de Frédéric le Grand qui le trouvait « ennemi des médecins et bon médecin ; matérialiste mais point du tout matériel ». L’Homme machine, J. J. Pauvert éditeur, 1966, p. 161.

[18] L’Homme neuronal, p. 333. Je souligne. La citation suivante se trouve p. 211.