De la révolution, chap. X.

NUL N’EST CENSÉ IGNORER DADA

mardi 25 mars 2008.
 
On trouvera ci-dessous le dixième chapitre de mon ouvrage De la révolution. 1989 : l’inventaire des rêves et des armes (Éd. Alain Moreau, 1988 ; épuisé).

Où l’on traite du viol comme question ordinaire. - Encore Duras ! - La fin des prisons. -L’opinion des anarchistes. - Une utopie concrète. - La prise de la santé (Paris XIVe). - Le dilemme de l’émeutier.

1.

Un homme peut-il espérer lire son journal dans un lieu public sans être continuellement sollicité par des inconnus ? (Vous êtes seul ?) Est-il fréquent qu’un passant se juge autorisé à commenter à voix haute et en termes orduriers sa tenue vestimentaire ou son anatomie ? En rentrant tard chez lui ou en pratiquant l’auto-stop, prend-il le risque d’être sodomisé sous la menace d’une arme ? Autant de questions incongrues dans ce monde masculin [1]. Ce que les femmes y subissent chaque jour, les hommes l’appelleraient esclavage s’ils devaient l’endurer. La simple évocation de cette hypothèse leur paraît déjà le comble du mauvais goût, elle fait injure à leur être profond.

Dans ces conditions, comment des comportements aussi banals que sont le « harcèlement sexuel [2] » et le viol seront-ils prévenus ou punis dans une société autre ?

L’homme qui viole une femme sait qu’il enfreint la loi, il n’a pas le sentiment de bafouer la morale courante. Personne ne peut croire que la société marchande réprouve le viol, quand elle affiche constamment son mépris graveleux des femmes. C’est très logiquement que la tentative d’une ministre socialiste des « droits de la femme » pour réglementer l’usage publicitaire du corps féminin est apparue dérisoire et dangereuse. Ce monde ne manque ni de lois ni de censure. L’inceste, par exemple, peut être sévèrement réprimé à l’aide du Code pénal, il est l’objet d’une opprobre générale (réitérée et rajeunie par la psychanalyse), dont le seul effet est de réduire au silence des milliers de fillettes et d’adolescentes condamnées à subir un service sexuel domestique. Le tabou fonctionne comme une protection pour l’agresseur, un bâillon pour la victime [3].

Voyez la superbe goguenarde de tel individu inculpé de viol ou l’incrédulité d’un parachutiste à qui l’on reproche un meurtre raciste. Pour l’un, il trouve extravagant qu’une femme le juge dans l’exercice de sa virilité, l’autre « n’aime pas les Arabes ». Ils croyaient leur liberté d’opinion garantie par la République, on les traite de malfaiteurs. Allez comprendre !

Le féminisme n’a rien arrangé. Puisque, selon Marguerite Duras, « il y a un para chez tout homme [4] », pourquoi ne pas confier aux gendarmes et aux magistrats le double soin de protéger et de confirmer l’humanité des femmes ? Je ne juge pas ici d’un point de vue moral le recours à la police. Aussi risquée soit-elle, jouer un adversaire contre un autre peut être, à un moment donné, la meilleure ou la seule tactique possible. Je constate que, plus durement réprimé par les tribunaux, le viol n’a pas régressé pour autant ; seule l’idéologie judiciaire y a gagné. Bien plus, en insistant pour qu’il soit qualifié de « crime contre les femmes », les féministes ont contribué à parer le viol d’un peu de cette aura de mystère romantique qui s’attache au crime. Au violeur, incapable de se sentir exister (bander) s’il n’humilie une femme, ce sont Raskolnikov et Lacenaire que l’on offre comme saints patrons, et voilà le viol admis, via les cours d’assises, dans l’Olympe des crimes tragiques et inéluctables.

2.

Dans un commentaire de La Question d’Henri Alleg [5], Sartre résume ainsi l’« enjeu radical » de la torture : « C’est pour le titre d’homme que le tortionnaire se mesure avec le torturé et tout se passe comme s’ils ne pouvaient appartenir ensemble à l’espèce humaine. Le but de la question n’est pas seulement de contraindre à parler, à trahir : il faut que la victime se désigne d’elle-même, par ses cris et par sa soumission, comme une bête humaine. [...] Celui qui cède à la question, on n’a pas seulement voulu le contraindre à parler ; on lui a pour toujours imposé un statut : celui de sous-homme. » Dans un autre passage du texte, Sartre attribue aux « meilleurs des Résistants » un curieux rapprochement entre l’effondrement d’un homme que l’on torture et le consentement au viol : « Quand elle parle [la victime], personne n’a le droit de la juger, pas même ceux qui n’ont pas parlé : mais elle s’accouple avec son bourreau, c’est sa femme et ce couple enlacé s’abîme dans la nuit de l’abjection [6]. » Impossible de démêler qui, des « Résistants », de Sartre ou des parachutistes, juge tout naturel de faire incarner par la femme le « statut de sous-homme ». On voit qu’un homme torturé qui a parlé reste la victime, tandis que les victimes qui ont tenu bon, récupèrent leur masculinité : ceux qui n’ont pas parlé. C’est le même imaginaire obscène des bien-pensants : quand deux hommes font l’amour, lequel « fait l’homme » et lequel, sous-(1’)homme, « fait la femme » ?

Sartre croyait réfuter la torture infligée à Alleg en soulignant que celui-ci n’était pas un terroriste ! Que pouvait-on lui faire avouer, sinon l’adresse d’un autre militant à torturer ? Il commettait l’erreur de prendre au sérieux certain mensonge sur la torture, qui la constitue et la prolonge, et dont la victime est la première dupe : « Elle croit généralement que ses bourreaux voulaient lui arracher des informations, alors que leur véritable désir était de briser sa personnalité de façon à en retirer du plaisir et une compensation pour les humiliations dont ils furent eux-mêmes l’objet de la part de leurs instructeurs. Lorsque la victime prend conscience de cette réalité, sa guérison mentale est plus aisée », affirme le docteur Inge Genefke, directrice du Centre international pour la rééducation des victimes de la torture (Copenhague) [7].

Il existe une confusion équivalente à propos du viol. La panique du violeur, on se complaît à lui trouver quelque ressemblance avec la fureur, que l’on confond bien vite avec la passion. Et comme ses gestes parodient le coït, en quoi l’on croit que s’exprime toute la sensualité, ils sont assimilés à l’exercice d’une perversion (comme lèche-cul ou gratte-talon). Le violeur est supposé s’être procuré par fraude une jouissance que la nature exige chez tous les mâles, quoiqu’une majorité ( ?) d’entre eux sachent la trouver dans le couple ou (et) au bordel. Les femmes sont informées de leur vocation particulière et biologique à combler ce manque-là par un supplément d’humiliation. Cette rationalité, quasi économique, est proprement terroriste, en ce qu’elle interdit à la victime (et au violeur !) de prendre conscience du rapport qu’elle a subi. Le violeur ne dira-t-il pas toujours qu’il a été provoqué, que la femme était consentante ? Et elle, même si elle n’était pas paralysée par la peur et la honte, si elle se souvient des coups reçus et donnés, elle voit qu’effectivement elle consent chaque jour au monde, à la sexualité, aux rapports entre hommes et femmes, à cet ensemble monstrueux dans lequel on replace sa mésaventure, de telle manière qu’elle doit comprendre qu’elle était promise au violeur.

« Salie, blessée, inondée de stimulations artificielles, la victime voit naître dans son corps des réactions incontrôlées. Objectif atteint : elle perd son identité et l’estime qu’elle a d’elle-même. [...] Certaines ne peuvent plus supporter les cris de leurs enfants ou les caresses de leur conjoint [8]. » Ce qu’un médecin expliquait à propos des victimes de la torture, lors d’un congrès d’Amnesty International, on le dira aussi des femmes violées qui, ayant subi la violence, contractent de surcroît la honte d’elles-mêmes.

Ce n’est pas le manque d’amour ou l’impérieux besoin d’éjaculer dans une muqueuse naturellement prévue à cet effet qui pousse le violeur à agresser une femme. Il cherche à fonder son existence sur l’avilissement d’un plus faible que lui. Plutôt qu’un désir privé d’objet raisonnable, c’est la nécessité de rabaisser, de nier l’autre, qui l’anime. Se croyant peut-être porté par une loi de l’espèce, l’homme violeur obéit à un règlement du monde : éliminer l’humain. L’orgasme, auquel d’ailleurs il n’atteint pas toujours, est en prime. Mieux, il n’est que le prétexte du viol, dont l’essentiel est d’exprimer le ressentiment d’une manière banale, tolérée par la société, soutenue par son idéologie et son folklore.

3.

La douleur, la violence, le pouvoir sont à l’œuvre dans chaque passion. Pour certaines, c’en est tout le sel. Est-ce à dire que les partenaires sadomasochistes devraient se reconnaître, les uns dans le violeur, les autres dans la victime [9] ? Il y aurait de quoi jeter un regard neuf sur la folie de destruction des états-majors, la cruauté du tortionnaire argentin, la veulerie du journaliste. Y a-t-il pas un peu de moi chez tous ces gens ?

Tous les fantasmes sont aujourd’hui dans la culture. Même celui d’être violé(e) (plus souvent chez des femmes), même celui d’être violeur (pas seulement chez des hommes). Chacun(e) s’arrange de ceux-là, et d’autres, heureusement plus subtils. Il sera passionnant d’étudier l’imaginaire érotique, une ou deux générations après la révolution, mais nous aurons d’abord à affronter le même type de conflits que nous laissons aujourd’hui à l’État le soin de traiter (à sa manière : mensongère et spectaculaire). La révolution aura profondément bouleversé les conditions matérielles et psychiques de leur surgissement, elle ne peut les éradiquer. Il est aisé de clouer au sol une escadrille et d’abolir l’économie ; on a pu exterminer, pour les besoins de la propagande, les intellectuels ou les koulaks, mais « les violeurs » n’existent pas (surtout pas comme « classe phallique » !). La révolution subvertit des rapports sociaux, mais elle ne peut ignorer les conflits interindividuels où l’aliénation s’incarne dans des êtres particuliers. On sait bien que les mentalités n’évoluent pas par décret, et il est à craindre que longtemps encore des hommes jugent simplement plus commode ou plus excitant de se conduire de manière abjecte avec les femmes. L’abjection n’est évidemment pas une notion scientifique, l’espoir non plus, et pas davantage le bonheur ou le désir de révolution. On choisit.

Je n’ai guère le loisir de m’attarder devant l’obstacle que voici : je m’inquiète des racines caractérielles de l’oppression, mais je suis contraint à chaque instant de considérer l’individu qui me fait face comme responsable de ses actes, faute de quoi toute relation vraie est impossible avec lui, et j’endosse en permanence le costume du thérapeute et de l’ethnologue.

4.

Catherine Baker écrivait, dans un texte présenté au congrès abolitionniste d’Amsterdam : « En disant "nous avons tous les droits", les abolitionnistes abolissent le Droit car chacun est pour lui-même son unique référence. S’il y a des actes que nous ne faisons pas, c’est que nous ne voulons pas les faire. C’est tout. Interdire le viol n’offre aucun intérêt pour personne. En revanche, chacun trouvera sans doute intéressant de réfléchir aux moyens de n’être ni violeur ni violé [10]. » Baker ne dit pas si certains hommes violent « sans le vouloir » ou au moins le prétendent. Quel que soit le degré de volonté, de responsabilité, qu’on lui reconnaisse, celui qui contraint une femme (un enfant, etc.) au coït, se soucie comme d’une guigne de n’être pas violeur. L’invitation à réfléchir ne peut donc s’adresser qu’à ceux qui, déjà, ne violent personne. En revanche, il est vrai que chaque femme court le risque d’être violée. Ainsi, l’emploi du masculin, grammaticalement correct, inverse la réalité, tandis qu’au bout du compte, c’est aux seules femmes que parvient la recommandation de veiller à leur propre sauvegarde. Autant dire que le gibier a sa chance.

Nous savons quels risques cet état de choses fait courir aux femmes, je me pose la question de savoir quels sont ceux que la révolution fera courir au violeur (celui qui commet un viol). Aujourd’hui appendice de la fidélité conjugale et comble de la propriété, le viol est pour la femme qui le subit une horreur particulière. En condamnant l’agresseur à la prison, la Justice renchérit ; à la première victime, elle en ajoute une seconde.

Certains « justiciables » se plaignent des lenteurs bureaucratiques de l’institution, sans voir que c’est une de ses fonctions d’épuiser, ou de transformer, le ressentiment des victimes. C’est d’ailleurs une preuve comique de son inefficacité : elle altère le comportement de la victime davantage que celui du criminel. Je doute que l’on puisse sans dommages ignorer ou confier à une hypothétique entraide spontanée le besoin des êtres blessés d’être réconfortés et de penser leur désir de vengeance (quelle qu’en soit l’issue). Mais puisque j’ai surtout parlé des femmes, je comprendrais que même la promesse qu’il se trouvera toujours une personne compatissante pour leur tenir la main leur paraisse médiocrement rassurante.

5.

Un mouvement social assez puissant pour abolir la Justice réduira aussi dans la tête des femmes cette manière de fatalité bioculturelle, qui les condamnait à être les paratonnerres de la haine sociale et de la misère sexuelle. Gageons qu’il sera beaucoup plus difficile de commettre une agression dans la cité révolutionnaire. Habitués à faire - que l’on me pardonne cette image transitoire - la police eux-mêmes, les passants auront tôt fait d’accourir. Et puis ?

Le violeur sera-t-il considéré comme « un camarade qui se trompe » ? Par parenthèse, je pense qu’en effet il pèche par étroitesse de vue. La révolution devrait lui offrir des occasions d’aventure et de plaisir autrement passionnantes (mais peut-être s’y sent-il mal préparé ?). Les horions échangés suffiront-ils à apaiser la colère de la victime et de ses sauveurs ? On renverra alors le malfaisant, comme on rejette à l’eau le poisson à peine décroché de l’hameçon...

La situation est assez confuse. On s’est passé de la police ; il n’y a plus ni Justice ni prisons. On raconte que certains psychiatres et analystes tentent de reconstituer une clientèle à la campagne, où les guérisseurs du cru les accueillent fort mal. Une tendance « anarcho-féministe-chrétienne » a proposé que soit remis à chaque agresseur pris sur le fait une invitation à une projection de diapositives commentées : « La femme : anatomie, psychologie, histoire », mais l’expérience a déçu. D’autres militantes ont mis sur pied des milices mixtes d’autodéfense, qui patrouillent la nuit dans certains quartiers. Des incidents sérieux ont eu lieu. Les cas les plus difficiles concernent des hommes récidivistes et dûment localisés par leurs victimes. Une adolescente d’une douzaine d’années a pris prétexte des agissements de son père pour aller vivre chez des amis, mais une jeune femme attaquée deux fois par le même voisin ne souhaite nullement déménager. Elle fait remarquer que bannir le violeur du quartier revient à exposer d’autres femmes, peut-être moins solides et moins entourées, aux mêmes désagréments. Dans l’Essonne, un homme qui invitait un garçonnet à monter dans sa voiture a été lynché par la foule. On a retrouvé dans le véhicule un jouet qui aurait appartenu à un enfant de huit ans, dont le corps a été découvert, la semaine dernière, dans un étang de la région...

6.

Il n’aura pas échappé au lecteur que je n’ai formulé aucune proposition originale. Était-ce possible ? On ne pense pas la révolution comme on rédige un catalogue de vente par correspondance. Cela dit, le goût de l’aventure n’interdit pas de se renseigner sur ses compagnons de croisière.

Je suis convaincu que la prison trouve son appui autant dans la honte qu’elle inspire que dans un « désir de punir ». Faute de savoir inventer autre chose que cette horreur, on préfère laisser les salauds faire le sale boulot. La Justice est une entreprise de planification des sentiments : elle gère la haine et se nourrit de la honte (elle les produit aussi).

Affirmer, comme le font les abolitionnistes et certains révolutionnaires, un refus absolu de l’enfermement, me paraît un non-sens. Si c’est un projet, rien dans l’expérience historique connue ne permet de le juger réalisable. S’il s’agit d’un engagement moral, quel est son intérêt s’il est rendu caduque par la nécessité pratique ? Pensez aux anarchistes espagnols qui maudissaient l’idée même de pouvoir, l’un des leurs devint ministre de la Justice. Un projet, mais sans avenir ; une morale, mais sans emploi ; il y a de quoi décourager un peu plus ceux et celles que révolte l’existence des prisons.

Il se peut qu’entraînés par un mouvement dont nous ne pouvons soupçonner ni l’ampleur ni la nature, les humains dépassent allègrement quelque jour ce sur quoi nous butons encore. Je me réjouis d’une telle éventualité et me borne, en attendant, à penser ce qui peut l’être, à partir de ce qui est [11], en tenant compte de l’effet immédiat de ma critique.

7.

Les théoriciens anarchistes ont souhaité la destruction de la Justice et des prisons. Eux-mêmes maintes fois poursuivis et détenus, ils y étaient directement intéressés. C’est à la Conciergerie que Proudhon rédige, en 1851, l’Idée générale de la Révolution au dix-neuvième siècle : « L’abolition complète, immédiate, sans transition, ni substitution aucune, des cours et tribunaux, est une des premières nécessités de la révolution [12]. » Kropotkine se prononce sans plus d’ambiguïté : « On ne peut pas améliorer une prison. [...] Il n’y a absolument rien à faire qu’à la démolir [13]. »

Kropotkine est impressionné par le scientisme d’un Lombroso, dont il confond les préjugés idéologiques avec des faits d’observation : « [Lombroso] nous démontre que les meurtres les plus brutaux ont été accomplis par des individus qui avaient quelque vice sérieux dans la structure de leur cerveau. » Il garde assez de lucidité néanmoins pour récuser par avance l’enfermement thérapeutique : « La prison pédagogique, la maison de santé, seraient infiniment pires que les geôles de nos jours. La fraternité humaine et la liberté, ajoute-t-il, sont les seuls correctifs à opposer aux maladies de l’organisme humain. » La frange du mouvement libertaire influencée par les néo-malthusiens ne se gardera pas, elle, des dérapages eugénistes. Dans l’Encyclopédie anarchiste (1934), par exemple, l’article « Prison » est rédigé par Eugène et Jeanne Humbert. Propagandistes de la « bonne naissance » et des moyens contraceptifs, ces militants proposent de traiter les « tarés » et autres « violeurs » dans des établissements psychiatriques, sans remettre en cause l’existence même de la prison, qui se trouve critiquée dans le même ouvrage par l’auteur anonyme de l’article « Délit ».

8.

Chaque situation historique particulière détermine mes actes ; je ne peux considérer mon engagement de la même manière, dans le monde qui m’est imposé aujourd’hui, ou dans la perspective de son bouleversement. Dans cette dernière hypothèse, il convient encore de distinguer la période d’affrontements, qui marquent les débuts de la révolution, de celle où se développeront de nouveaux rapports, dont on peut dire à la fois qu’ils sont la révolution et qu’elle les rend possibles.

Quatre mois avant que le parti socialiste, dont il est proche, perde (en 1986) la majorité à l’Assemblée nationale, le Syndicat de la magistrature votait une motion réclamant « à terme » la suppression des prisons. Le président (PS) de la commission des lois de l’Assemblée, l’un des fondateurs du syndicat, appuyait chaudement cette idée. Il n’était que temps de faire étalage des bons sentiments qui n’avaient malheureusement pu trouver d’emploi dans la pratique gouvernementale. On vit un président de tribunal se reprocher à la tribune du congrès « d’avoir condamné, presque malgré lui, à quatre mois ferme une jeune femme enceinte, sans doute récidiviste, mais coupable d’un simple vol de 800 F avec effraction [14]. Le magistrat somnambule ne manquait pas d’invoquer les circonstances atténuantes : la récidive, l’effraction. Tout de même, le barème est draconien : une semaine de prison pour 50 F, soit - à raison de 50 F pour 168 heures - un salaire horaire d’à peine 30 centimes de l’heure (le détenu paie vingt-quatre heures sur vingt-quatre). On distraira naturellement de cette somme les « frais d’entretien », tant qu’au bout du compte, cette jeune femme est condamnée pour avoir été pauvre, à l’être davantage encore. Payer plus cher, c’est le destin des pauvres. Avec les fraudeurs du fisc, qui volent quatre cents fois plus que les pilleurs de banques, l’État négocie, quand il les découvre. Il n’y a rien là d’ailleurs qui heurte la morale de ce monde, et il faut la mauvaise foi d’un syndicaliste pour paraître s’en étonner. Une part de ce qu’il dit, et qui sonne de manière obscène dans sa bouche, est néanmoins vraie : les souffrances qu’il est payé pour infliger à des êtres humains sont dérisoires. Loin de dissuader un individu de commettre de nouveaux actes qualifiés de crimes ou délits, elles entretiennent sa misère affective et matérielle et l’amènent, « presque malgré lui », à se procurer de l’argent en usant de techniques calamiteuses, qu’il croit avoir portées à la perfection grâce aux avis de détenus plus expérimentés. Tout cela, dont chacun connaît le détail, est à la fois tragique et grotesque. Mais c’est ce dont la révolution nous débarrassera le plus aisément en abolissant la valeur et l’argent, son support matériel. Cette mesure, d’une extrême simplicité, combinée avec la socialisation, même partielle, des moyens de transport, suffira à supprimer la quasi-totalité des « atteintes aux biens » et des agressions commises pour les perpétrer. Il ne s’agit même pas de sacrifier l’argent à la lutte contre la délinquance et pas davantage de rendre l’homme meilleur en le mettant à l’abri de la tentation. Il suffit de constater que le monde de l’argent, contre lequel j’ai bien d’autres griefs, suscite chez le plus grand nombre le désir d’argent, dont il réserve la jouissance (d’ailleurs illusoire) à quelques-uns. Plus le délinquant isolé adopte les méthodes de l’État (chantage, racket, prise d’otage) et moins il a de chances de sortir vivant de la confrontation. La délinquance organisée ne subsiste que de manière marginale, comme abcès de fixation, à moins qu’elle ne parvienne à constituer un secteur de l’État ou même à se confondre avec lui. Cette question se trouve, je le répète, immédiatement réglée par la révolution communiste, quand même elle ne s’en soucierait pas.

9.

Je peux dire aujourd’hui que je me bats pour la destruction immédiate des prisons et contre toute espèce de contrôle policier ou psychiatrique que l’on serait tenté de leur substituer. C’est faire un usage qui me paraît concrètement subversif de l’utopie, c’est-à-dire ici d’un mot d’ordre qui ne peut être pris en considération ni par le pouvoir ni par ses conseillers réformistes (les magistrats de gauche ne l’ont adopté qu’une fois certains que l’on ne pourrait reprocher aux socialistes de ne pas l’avoir appliqué).

N’en déplaise à Kropotkine, la réforme pénitentiaire est régulièrement l’objet de débats byzantins entre révolutionnaires du dehors et détenus révoltés. À mes yeux, toute amélioration du sort des détenu(e)s (à la condition que tous et toutes en bénéficient) est la bienvenue : télévision, concerts, permission de sortir, autorisation de séjour à l’intérieur pour l’amant(e), etc. On a dit justement que la prison est le comble de la société (ajoutons que la délinquance n’est, le plus souvent, qu’une caricature des comportements dominants). Aussi l’image viendra d’elle-même sous la plume : certains sont prisonniers derrière les murs, d’autres au-dehors. Gardons-nous de ces métaphores à bascule : puisque je peux comparer le salarié à l’esclave, être esclave (il en reste) ne doit pas être pire que travailler ; le travailleur n’est-il pas prostitué au patron ? Être putain est un métier comme un autre (le plus vieux du monde, assure-t-on) ; la publicité est bien une espèce de viol psychique, le viol est donc une agression équivalente à toutes les autres, etc. Vraiment, qu’espère-t-on de ce rabotage théorique ? Et au fait, que craint-on des réformes en prison ? Que les taulards vautrés dans le stupre oublient de monter sur les toits ? C’est raisonner comme un garde des Sceaux.

Nous qui nous plaignons, au-dehors, des bornes mises à notre liberté, nous aurions le culot d’exiger des prisonniers qu’ils s’en tiennent au « tout ou rien », c’est-à-dire à rien, et se contentent d’une liberté bien moindre encore ! Le réformisme est cette idéologie qui se sert de réformes ou, plus souvent, de la seule promesse de réformes, pour désamorcer la colère et saper l’espoir de révolution. L’illusion réformiste est certes répandue, y compris derrière les barreaux, mais je n’imagine pas qu’elle puisse être combattue par une politique du pire, à la fois odieuse et sans portée. L’action radicale qui vise l’ensemble du monde et des rapports sociaux est précisément le moyen le plus efficace de réaliser le réformisme en le dépassant, et d’obtenir - dans la prison comme au-dehors - l’octroi ou le maintien de telle ou telle amélioration des conditions de survie. Plus le système dans lequel elle intervient est rigide (c’est le cas de la prison, semble-t-il) et plus nombreuses seront les contradictions nouvellement créées, qu’il nous sera loisible d’exploiter.

10.

Les révolutionnaires pourraient opportunément manifester leur détermination à l’occasion du bicentenaire de la prise de la Bastille, en convoquant à Paris une marche internationale qui prendrait pour objectif la prison de la Santé (XIVe arrondissement). Pourquoi pas en mai 1989 ? Faudra-t-il tolérer que les politiciens se gargarisent des splendeurs passées de la révolte tandis que la canaille, dont nous sommes, croupit dans les cachots, à quelques stations de métro de là ? Les amateurs de travaux pratiques y verront un champ d’expérimentation pour des questions qui demeurent par trop abstraites dans la vie quotidienne [15].

Considérons l’un des émeutiers : il a mené sa guerre comme il a pu contre ce qui lui était insupportable, sans prétendre de surcroît faire justice, mais, la victoire acquise, le voici balançant entre plusieurs partis également malcommodes. Dans la mesure, probablement réduite, où les circonstances et sa sécurité le lui permettront, il agira de la manière la moins étrangère à son caractère et à ses principes. À supposer qu’il y ait entre ses camarades d’émeute et lui une suffisante complicité de sentiment, il devra encore s’entendre avec les détenus tirés de leurs cellules.

On tombera facilement d’accord pour libérer tous les prisonniers, sans distinction. Cependant, on pensera bientôt que tel flic meurtrier d’un jeune immigré fait partie du nombre. Certains ne seront-ils pas tentés de lui réserver un sort différent ? Et les gardiens qui se seront obstinés à défendre la prison les armes à la main : seront-ils fusillés, élargis ou plutôt retenus dans quelque lieu clos ? Parions que des combattants voudront leur proposer l’alternative : rejoindre l’émeute ou mourir, et se croiront très humains... Je laisse mon lecteur imaginer d’autres combinaisons ; je n’écarte qu’une hypothèse, celle où l’émeutier, par le regard duquel j’ai suivi la scène jusqu’ici, décide d’abandonner à d’autres le soin de dénouer la situation. Il se trouvera toujours quelques moralistes de cette eau-là, convaincus d’agir selon leur conscience à l’instant où ils renoncent à son usage concret. Il n’y a rien à en dire.

On voit que la reprise à l’ennemi d’un territoire aussi réduit que le quadrilatère compris entre le boulevard Arago, la rue de la Santé, les rues Messier et Jean-Dolent, pose à l’émeutier un casse-tête qui sera multiplié à l’échelle d’une ville ou d’une région : venu détruire une prison, il se trouve embarrassé de prisonniers.

J’entends ricaner les amis du statu quo. Peu importent, disent-ils, les valeurs que l’insurgé porte en bannière. Sa révolte même le promet à la contradiction, au reniement. Tout ce qu’il exécrait hier, fatalement il l’incarnera. On le verra juge, assassin, geôlier, et l’engrenage qu’il a mis en branle, il en sera bientôt victime. Voyez 1793 et les purges staliniennes.

En 93, le Tribunal révolutionnaire envoyait à la guillotine des hommes et des femmes convaincus de nostalgie monarchiste. Négliger le calendrier républicain dans l’en-tête d’une lettre était passible de mort. Ces infamies, rien ne les excusait ; cette évidence ne sera jamais trop rappelée. Mais la Révolution pouvait-elle, sans se perdre, épargner Louis Capet ? J’incline à penser que non. Une chose est certaine : le roi ne pouvait être laissé libre de ses mouvements. Or, voici que pour une cellule il faut un gardien, pour bannir il faut une escorte, et un bourreau pour tuer. La révolution fera disparaître ces petits métiers, mais il n’est pas en son pouvoir d’abolir à l’instant les occasions de sale boulot. Libre à chacun d’y voir une « contradiction » ou la main du Destin. Le fait est que nos armes contre le monde sont forgées dans ce monde et portent sa marque. Jusque dans sa défaite, l’ennemi nous contraint ; c’est un des moindres désagréments dont il faut nous accommoder.

Référence pour une éventuelle citation : Guillon Claude, « Nul n’est censé ignorer Dada », in De la révolution. 1989 : l’inventaire des rêves et des armes, Éd. Alain Moreau, 1988 (http://claudeguillon.internetdown.org).


Actualité : Sur la question du boycottage des Jeux olympiques, lire Je boycotte.

[1] Je ne néglige pas les risques encourus par les enfants mâles, les homosexuels aventureux et les prisonniers. Ils font d’autant mieux ressortir que toute femme, quoi qu’elle fasse, court le même risque.

[2] Adoptée par le législateur et les journalistes, cette expression relève de l’humour de caserne. Le harcèlement n’est-il pas un comportement (de) cavalier, une agression à la hussarde « en quelque sorte ».

[3] II n’est pas question ici de rapports amoureux, librement consentis entre enfants et adultes de la même famille.

[4] « C’est la classe phallique, c’est un phénomène de classe. Faut bien le dire. » Les Parleuses, entretien avec Xavière Gauthier, cité par Annie Lebrun dans Lâchez tout, Sagittaire, 1978, p. 24.

[5] Militant du PCF torturé par l’armée française durant la guerre d’Algérie.

[6] « Une victoire », réédité à la suite de La Question, J. J. Pauvert éditeur, 1965. Les citations figurent aux pp. 116 et 102. C’est moi qui souligne. Les textes d ’Alleg et de Sartre furent saisis en 1958.

[7] Le Monde, 11-12 décembre 1983. Il va de soi que certains interrogatoires ont pour but d’obtenir des renseignements ; ils sont d’autant plus rares que la torture est systématisée. Sur la torture comme défoulement, on lira le texte, écoeurant quoiqu’elle le déclare « sacré », où Marguerite Duras relate le passage à tabac, qu’elle a supervisé, d’un indicateur de la Gestapo : « C’est sérieux, c’est vrai : on torture un homme. On peut ne pas être d’accord mais on ne peut ni se moquer, ni douter, ni en être gêné. » (« Albert des Capitales », dans La Douleur, P.O.L., 1985, p. 150.)

[8] « Le silence des torturés », Le Monde, 22 janvier 1985.

[9] Un crétin de petite envergure réduisait ainsi tout l’engagement de Daniel Guérin à ses goûts masochistes supposés. S’il dénonçait la torture ? Parbleu, ça le faisait jouir ! Laurent Dispot, dans Gai Pied, n° 317, 21 au 27 avril 1988, p. 12.

[10] .« L’abolition de la prison signifie-t-elle l’abolition de la Justice, du droit et de toute société ? », juin 1985.

[11] Ce souci n’est pas contradictoire avec l’élan utopique. Voyez les propositions extrêmement détaillées de Fourier dans Le Nouveau Monde amoureux.

[12] Édition du groupe Fresnes-Antony de la Fédération anarchiste, 1979, p. 218. On trouvera une bonne récapitulation des points de vue anarchistes sur la question dans « Déviance et punition en société anarchiste » de Gaetano Manfredonia, dans Les Œillets rouges, n° 3, 3e trimestre 1987.

[13] Les Prisons, conférence de 1887 éditée par La Brochure mensuelle, n° 84, décembre 1929. Dans son autobiographie Autour d’une vie, Kropotkine décrit les conditions dans lesquelles il a été détenu à la forteresse Pierre et Paul, dans une cellule dont les parois ont été conçues pour étouffer les sons : expérience d’isolation sensorielle avant la lettre. Réédition Stock, 1971, p. 355 et suiv.

[14] Le Monde, 26 novembre 1985. Je souligne.

[15] Ce programme connut un début d’application. Voir le tract signé Des Enragés en pétard dans la rubrique « Pièces à conviction » du site.